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Ma journée du 12 janvier 2012

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Je n’ai pas bougé de chez moi durant toute cette journée du 12 janvier 2012. Je voulais rester avec moi-même pour méditer sur ce moment absolument inoubliable du 12 janvier 2010 et de l’arrivée d’une catastrophe que certains spécialistes avaient vu venir mais sans pouvoir prédire avec exactitude l’arrivée (la science n’a pas encore atteint cette sophistication, malheureusement). Je savais déjà ce que j’allais faire : écouter les radios haïtiennes sur Internet, mais aussi la BBC, NPR, et France-Culture qui avait annoncé deux émissions sur le deuxième anniversaire du séisme. 

J’ai rempli la première partie de mon programme. J’ai écouté quelques bonnes émissions haïtiennes en direct d’Haïti. En particulier, une excellente entrevue sur la radio Signal FM réalisée par Michel Soukar avec le scientifique haïtien, M. Claude Prépetit, ingénieur civil et spécialiste de géologie appliquée, diplômé de la fameuse Ecole nationale supérieure des Mines de Paris. M. Prépetit est célèbre dans les milieux scientifiques pour avoir mis en garde le gouvernement haïtien et la société haïtienne deux ans avant le séisme contre une menace sismique potentielle qui pourrait être d’une exceptionnelle ampleur. Certaines personnes ont ricané après le fait accompli en déplorant l’inanité d’une telle démarche qui, selon elles, même avec toutes les bonnes dispositions d’un gouvernement haïtien, n’aurait servi à rien.  Peut-être, mais c’est mal comprendre le fond du problème qui est en fait particulier à nos hommes de pouvoir : apprendre à prévenir, à travailler avec nos hommes de science, ne pas s’en remettre au petit-bonheur, rompre avec le laissez-faire de notre milieu. On annonce pour bientôt la parution d’un ouvrage de M. Prépetit intitulé « La menace sismique en Haïti. Hier, aujourd’hui et demain. Pour que la menace ne soit plus oubliée. » Editions de l’Université d’Etat d’Haïti. Je ne manquerai certainement pas d’acheter un tel texte mais combien de nos décideurs et de nos hommes de pouvoir se feront un devoir de se le procurer. 

Un peu plus tard, j’ai écouté la BBC et NPR, mes deux stations de référence de langue anglaise. J’ai déjà dit dans certaines de mes chroniques tout le bien que je pensais de la National Public Radio (NPR) sans parler de la prestigieuse BBC. Elles ne m’ont pas déçu en cette journée de commémoration d’un douloureux anniversaire. Toutes deux ont émis des émissions dignes d’intérêt. Celles de NPR en direct, fournies par un journaliste qui avait été le premier journaliste étranger à fouler le sol haïtien le jour fatidique du 12 janvier 2010 pour donner des informations sur les horreurs qu’il voyait ; celle de la BBC un peu plus étoffée, touchant plus aux questions de fond.  

Vers le début de l’après-midi, le facteur m’apporta le nouveau livre de l’historien américain Laurent Dubois « Haïti. The Aftershocks of History » que j’avais commandé chez Amazon et qui est arrivé à une vitesse fulgurante. Généralement, je ne commence pas à lire avant le vendredi. En effet,  je suis libre de tout enseignement les vendredis, ce qui fait que mes week-ends commencent vraiment le jeudi soir. Mais, ce jeudi 12 janvier 2012 est spécial pour moi et je brise avec certaines habitudes. J’ai donc ouvert le paquet d’Amazon et j’ai découvert le livre de Laurent Dubois, légèrement épais, un tout petit peu lourd mais avec une typographie agréable à l’œil et facile à lire. Je me suis jeté comme je le fais toujours sur la quatrième de couverture et je suis tombé sur les commentaires de trois « connaisseurs » d’Haïti : le « pakapala » universitaire de Harvard, Henry Louis Gates, extraordinairement élogieux à propos du bouquin de Laurent Dubois, en fait si élogieux que je me demande s’il n’est pas en train de préparer un coup en enlevant le professeur Dubois de Duke pour le faire venir à Harvard. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Le deuxième « connaisseur » d’Haïti n’est autre que le magnifique auteur d’une trilogie célèbre sur l’histoire d’Haïti, Madison Smartt Bell dont le premier tome est l’un des tout premiers livres de fiction historique sur la révolution haïtienne, All Souls’ Rising. Le troisième « connaisseur » d’Haïti est une dame, Amy Wilentz, bien connue pour son ouvrage The Rainy Season mais qui ne semble plus en odeur de sainteté dans certains milieux de la réflexion universitaire sur Haïti. 

J’ai feuilleté rapidement l’ouvrage de Dubois car je ne voulais pas commencer à le lire malgré les piquantes tentations de l’introduction. 

Et puis, après avoir navigué pendant quelques minutes sur Internet, histoire de consulter mon mèl  et répondre à des messages pressants, je suis allé sur France-Culture écouter le journal de 22 heures dont la dernière tranche était consacrée justement à Haïti. Puis vint l’émission que j’attendais « Port-au-Prince, 12 janvier 2012. Leurs mots pour mémoire ». Longue émission, dans la bonne lignée des docus de France-Culture, avec beaucoup de voix, toutes haïtiennes, certaines que j’ai tout de suite reconnues : René Depestre, Dany Laferrière, Frankétienne, Lyonel Trouillot, Rodney Saint-Eloi, Syto Cavé. Je n’ai pas tout de suite reconnu la voix de Yanick Lahens dont je n’arrivais pas à identifier le timbre mais avec laquelle j’étais plus ou moins familier depuis nos rencontres à Paris 3 Censier, mais j’ai fini par la reconnaitre quand je l’ai entendu lire des passages de son magnifique récit du séisme, Failles. Je ne connais pas du tout Marvin Victor, le romancier de Corps mêlés et je n’ai pas identifié sa voix mais j’ai compris que c’était lui quand je l’ai entendu mentionner le nom de l’héroïne de son roman, Ursula Fanon. Quant aux autres voix, celles de Kettly Mars, James Noël, Jean-Euphèle Milcé que j’ai tout de même identifié grâce à la lecture par lui-même d’un passage de son beau roman, Les jardins naissent, que j’ai classé parmi mes dix coups de cœur de 2011,  il m’a fallu attendre la fin de l’émission pour faire le rapprochement. L’une des innovations de ce documentaire consiste dans le fond sonore émis en créole et contenant des voix des Haïtiens ordinaires dialoguant entre eux sur toutes sortes de sujets. Une autre est la voix adorable d’une petite fille lisant des passages que je n’arrivais pas à identifier. Cette émission a duré un peu plus de soixante minutes mais, pris dans le déroulement de ses charmes, je n’ai pas senti le temps passer. Tout comme je me demande encore 24 mois après cette date fatidique du 12 janvier 2010 si cette catastrophe avait bel et bien fait son chemin. Le scientifique Claude Prépetit lors de son entrevue avec Michel Soukar ce matin sur Signal FM a déclaré qu’un tremblement de terre qui s’est abattu sur une région revient toujours sur cette région. Cela peut prendre 10 ans, 50 ans, 100 ans peut-être mais c’est une certitude. En fait, l’histoire des tremblements de terre en Haïti le prouve. Donc, c’est le moment où jamais maintenant que le mot « reconstruction » est sur toutes les lèvres, de commencer à faire de la prévention. Tout le monde sait maintenant, malgré la violence de ce séisme, qu’il y a des causes humaines derrière cette catastrophe. Et que nous avons été trahis par l’imprévoyance de nos décideurs et l’anarchie avec laquelle nous avons construit. Apparemment, nous avons recommencé à bâtir avec la même confusion et sans respect pour les normes antisismiques. Alors, la question : Et si Goudougoudou revient plus tôt qu’on ne le pense ?

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