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Haïti, entre charité, paternalisme et clichés

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L'image de l'aide en Haïti est formatée pour les donateurs, selon le directeur de l'ONG Aide et Action en Amérique Latine et aux Caraïbes, qui préconise un nouveau modèle de solidarité.

Myriam Dorcéus, orpheline du 12 janvier, avait 11 ans quand ce matin du 26 mars 2010, elle a eu l’inspiration du dessin aujourd’hui le plus vu en Haïti: des enfants en uniforme, assistant à la montée de drapeau, face à un lever de soleil éclairant leur école reconstruite. Cela faisait plus d’un mois qu’elle participait à un camp d’assistance psycho-sociale tenu par des jeunes étudiants haïtiens en médecine et en éducation, orphelins eux-aussi pour la plupart.

Pourtant, plusieurs journalistes étrangers qui ont visité ce camps dans lequel j’ai eu l’occasion de travailler sont repartis sans la moindre entrevue, la moindre image, car Myriam et ses camarades étaient jugés trop propres et le camp pas assez mal tenu.

Ces images étaient donc inacceptables pour la télévision et pour certains donateurs. Pourtant, ce dessin de Myriam, qui a perdu son père à l’hôpital cinq jours après de graves blessures, incarne le rêve de ces milliers d’orphelins haïtiens qui comme elle, ont perdu des proches parents qui finançaient leur scolarité.

Des camps trop propres pour intéresser

Aujourd’hui, cette image est portée par des milliers de jeunes élèves haïtiens sur leurs uniformes scolaires et leur sac d’école. Ce dessin a été adopté par le gouvernement haïtien comme image devant symboliser le retour à l’école sur proposition de l’Unicef qui avait visité ce camp. Mais le nom de Myriam, son rêve, son parcours d’orpheline avec ses deux petits frères, et les initiateurs du camp qui ont travaillé durement jour et nuit les premières semaines de janvier ne font partie d’aucun bilan du 12 janvier 2012.

Ce camp, hélas, ne portait pas le drapeau d’une grande agence de développement ou d’une grosse ONG et n’était financé par aucune d’entre elles. Par conséquent, pas d’histoire à raconter pour les donateurs, surtout à un moment où les médias chassaient des images d’enfants secourus par des occidentaux ou des enfants en phase finale d’adoption.

Dans un autre registre, Lydie Parent, mairesse de Pétion-Ville, ville aussi dévastée par le séisme, n’a pas non plus figuré dans ces bilans internationaux qui font la Une des grands communiqués de presse. Sans batterie d’expert en post-urgence et sans des millions, elle a réussi à obtenir, avec l’appui tardif du gouvernement central, la relocalisation de milliers de sinistrés qui occupaient des places publiques de sa commune. En plus d’être une politicienne avisée dans sa commune et urgentiste du fait des circonstances, elle a une compétence distinctive, celle de parler la langue des "sinistrés".

Les rapports internes de l’ONU soulignent que seulement 2% des fonds décaissés après le 12 janvier ont été alloués au gouvernement haïtien et aux organisations et entreprises haïtiennes pour leurs propres projets de reconstruction. Aujourd’hui entres excuses, justifications, jusqu’aux blâmes des victimes elles-mêmes, les bilans de 2012 démontrent la gêne évidente d’un travail inachevé, voire carrément mal fait dans certains cas.

Le président de la République Michel Martelly déclarait récemment sur la chaine américaine CNN qu’il ne voyait pas les résultats des milliards décaissés tandis que Bill Clinton, vice-président de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), reconnait les retards pris dans les décaissements.

Un bilan de l’aide tronqué et formaté

Tout cela traduit cette cacophonie des bilans d’une aide schizophrène qui veut en même temps aider les haïtiens à se prendre en charge tout en maintenant l’image d’un sauveteur qui doit rendre compte par l’image. Mettre un terme à cette schizophrénie exige aujourd’hui un renoncement à la primauté de la charité, au paternalisme, à la chasse aux images "clichés" pour imaginer et inventer un dialogue entre partenaires. Difficile je reconnais, surtout quand la comptabilité de l’aide dans ses principes de base renforce aujourd’hui encore ce parallèle entre "sauveteur" et "victime".

C’est aussi un dépassement pour des donateurs dont l’impatience pour des résultats et une visibilité à court terme finit par déboucher sur des chorégraphies d’une aide formatée à des fins de pure présentation. "Bien se tenir" dans la peau de la "parfaite victime" devient donc vital pour survivre dans ce modèle de solidarité. Aussi n’a t-on pas vu des Haïtiens récemment encore laisser leur maison pour habiter des camps, faute d’une solidarité qui créé ou maintient l’emploi.

Aujourd’hui, l’héroïne anonyme du dessin le plus populaire du pays, Myriam, et les jeunes secouristes qui l’ont accompagnés méritent de sortir de l’ombre, afin d’en inspirer d’autres à devenir, tel qu’ils le souhaitent également, les acteurs à part entière de leur propre reconstruction dans une nouvelle solidarité avec les agences internationales de développement et les ONG internationales.

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