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Hommage au peuple haïtien : les limites d'une œuvre utile

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Si, en France notamment, Haïti est connu pour sa grande misère et son éternel malheur, il l’est moins pour sa fabuleuse histoire. Il suffit d’écouter les commentaires de la presse sur Haïti, trop souvent confondu avec Tahiti, pour se rendre compte de notre difficulté de situer ce pays sur une carte. Même pour ceux qui ont une certaine idée de la position géographique d’Haïti, il est difficile encore de saisir les singularités de ce pays – un Etat noir, francophone, voisin des Etats-Unis, où les habitants sont pauvres mais heureux et fiers ; un pays composé majoritairement d’analphabètes mais dont certains de ses fils excellent dans l’art et la littérature ; un peuple chrétien qui ne se sépare jamais de ses dieux ancestraux. Si Haïti est incompris, mal perçu, difficile à cerner même quand des circonstances malheureuses le mettent au devant de la scène, c’est en raison de la méconnaissance de son histoire. En fait, la compréhension de la République d’Haïti passe par une compréhension de son passé. Explorer cette histoire, le « trésor caché d’Haïti », pour bien comprendre ce présent, c’est l’exercice que Catherine Eve Roupert nous convie à réaliser à la lecture de son dernier ouvrage Histoire d’Haïti. La première république noire du Nouveau Monde.

L’auteure nous rappelle qu’Haïti n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui. Il fut un temps où cette terre était un paradis, habitée par une population qui s’apparentait à des indiens. L’histoire d’Ayti, son nom d’origine, débuta donc au temps des autochtones amérindiens : Ciboneys, Arawaks, Tainos. Elle évolua en 1492. Christophe Colomb y apportant la croix et les chaînes, le paradis amérindien devint un « enfer infesté d’Espagnols » (p. 18). Quelques années suffirent aux hommes de la sainte reine d’Espagne pour extirper toute une race d’hommes et emporter toute la richesse naturelle de cette terre, si belle qu’on l’appelait Hispaniola (Petite Espagne). Parallèlement aux Espagnols, les Français et les Anglais, très brièvement, y trouvèrent leur mieux-être. Très vite, les Français tombèrent amoureux de cette terre et se contentèrent du tiers de l’île, rebaptisé Saint-Domingue, qu’ils obtinrent des Espagnols. La terre étant vidée de son or, ils se mirent à exploiter ses ressources agricoles. La main-d’œuvre vint d’Afrique. Des millions de personnes furent amenées à Saint-Domingue non pour goûter les fruits du paradis mais pour vivre dans l’enfer de l’esclavage (p. 55-68). Ce furent ces esclaves africains qui, sur la terre de Saint-Domingue, firent le bonheur de Saint-Malo, le Havre, la Rochelle, Bordeaux et Nantes (p. 66).

A la fin du 18e siècle, le vent révolutionnaire souffla sur « la colonie la plus prospère de la France ». Les esclaves, sous l’impulsion de leaders comme Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines décidèrent de briser les chaînes de l’exploitation sauvage, du fouet et de la maltraitance. Le 1er janvier 1804, les Français furent chassés de la terre de Saint-Domingue, qui retrouva son nom amérindien, Ayti. Mais le nouvel Etat ne partit pas du bon pied : son génie, Toussaint Louverture, mourut au Fort-de-Joux sans avoir vu l’accomplissement de son œuvre ; son père-fondateur, Jean-Jacques Dessalines, fut assassiné deux ans après la proclamation de l’indépendance. Les grandes puissances européennes et les Etats-Unis d’Amérique mirent Haïti en quarantaine car un Etat formé d’anciens esclaves constituait un mauvais exemple pour le « monde civilisé ». La France, elle, continua de réclamer ses droits de propriété sur la terre de Saint-Domingue, considérée comme un Etat rebelle. Pour sortir de la quarantaine et écarter les menaces d’invasion de la France, les Haïtiens acceptèrent de payer au roi Charles X 150 millions de francs-or pour la reconnaissance d’une indépendance qui avait pourtant été gagnée sur le champ de bataille. Ce fut, écrit l’auteure, « Le prix de la liberté » (p. 196-197).

L’ouvrage montre que, devenu indépendant, le nouvel Haïti ne se sépara pas des pratiques de discrimination, d’autoritarisme, d’exploitation d’un groupe par un autre qui caractérisait la colonie française de Saint-Domingue. Les élites se substituèrent aux colons dans leur quête de richesse, leur malveillance et leur soif de pouvoir. L’armée de son côté joua le rôle de commandeurs, utilisant la force excessive et les massacres, pour maintenir le statu quo contre la grande majorité de la population. Cette dernière s’en remit à la nature pour obtenir le minimum de vie que l’Etat ne put lui garantir. Résultat ? Exploitation sauvage du sol, déforestation, érosion… Aujourd’hui, quelques minutes de pluie suffisent pour inonder des villes entières.

Source:http://www.nonfiction.fhr/article-4708-nonfiction.htm

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