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Le duvaliérisme devant l’histoire : essai bibliographique

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Le procès de l’ancien président Jean-Claude Duvalier lance pour la première fois un débat public et animé sur le bilan du duvaliérisme. Il ne se passe pas un jour sans qu’un sujet ayant un lien avec Duvalier ne soit traité dans les médias haïtiens. Des groupes de réflexion sur le duvaliérisme pullulent sur les réseaux sociaux. Les témoignages des victimes devant la Cour d’Appel viennent rappeler aux incrédules ce que c’était le duvaliérisme. Par défaut, parler de Duvalier, sur le plan historique, c’est avant tout se référer à François Duvalier qui a initié la « révolution duvaliériste » et transmis le pouvoir à son fils. Aussi le procès de Jean-Claude est-il celui du duvaliérisme dans son ensemble.
Certains pensent que le procès de Jean-Claude Duvalier permet de rattraper un retard historiographique, de combler un vide bibliographique, un déficit d’histoire, par rapport à la période Duvalier.  Ce texte propose de faire un survol sur le traitement de la période Duvalier dans les textes. Son objectif est de montrer que des facteurs autres que l’historiographie peuvent être à la base de ce qui ressemble à une amnésie collective de la société haïtienne par rapport à son histoire récente, particulièrement celle portant sur la période de Duvalier.
Le déficit d’histoire est discutable parce que le docteur François Duvalier est l’un des personnages les plus étudiés de l’histoire d’Haïti. Il est présent dans toutes les études réalisées sur le 20e siècle haïtien que ce soit en sciences politiques, histoire, sociologie ou religion. Aucun auteur ne passe sous silence le fait que son régime soit l’une des plus féroces dictatures qui s’établissent en Amérique latine au cours de cette période. C’est ce que montrent les journalistes Bernard Diederich et Al Burt dans le premier ouvrage documenté sur le régime de Duvalier, Papa Doc, The Truth about Haïti Today, publié aux États-Unis en 1969. L’ouvrage passe en revue les dix premières années du règne de François Duvalier, l’ « un des tyrans les plus sanguinaires de l’histoire ». Dans un ouvrage plus récent, The Prize : Haïti’s National Palace, Bernard Diederich s’intéresse spécifiquement aux évènements de 1957-1958 qui ont vu Duvalier arriver au pouvoir et installer sa dictature en Haïti. Utilisant ses notes de journalistes bien fournis et le souvenir de son vécu en Haïti, Diederich tente de montrer comment les hommes politiques haïtiens, dans leur course démesurée vers le Palais national, ont créé les conditions occasionnant l’arrivée au pouvoir de Duvalier qui, dès son installation, dirige le pays dans le sang.
Les méthodes de gouvernement de François Duvalier font l’objet d’un ouvrage de Gérard Pierre-Charles, Haïti : radiografia de una dictadura, publié au Mexique en 1969. Le duvaliérisme est décrit comme un régime qui ne respecte pas les droits les plus élémentaires de la personne. Pierre-Charles place son analyse du fonctionnement et de la survivance du duvaliérisme dans un contexte latino-américain de dictatures, de lutte contre le communisme mais aussi de révoltes populaires. L’atrocité de Duvalier, souligne-t-il, a dépassé de loin les actions de ses contemporains latino-américains les plus sanguinaires dont les généraux Rafael Trujillo en République dominicaine, Alfredo Stroessner au Paraguay et Anastasio Somoza au Nicaragua. Mais comme partout dans la région, les Haïtiens, écrit Pierre-Charles, lui-même opposant à Duvalier, n’ont pas accepté cette dictature sans se battre. La lutte des Haïtiens contre Duvalier a aussi intéressé Bernard Diederich dans Le Prix du sang. La résistance du peuple haïtien à la tyrannie : François (Papa Doc) Duvalier 1957-1971. Dans cet ouvrage, publié en 2005, Diederich conduit une minutieuse enquête auprès de certains témoins de la période Duvalier. Il s’intéresse notamment aux différentes formes de rebellions organisées par les Haïtiens pour se défaire de la dictature. Il apporte des révélations assez originales sur l’organisation de certains foyers d’exilés en République dominicaine, à Cuba, aux États-Unis et dans les Iles Bahamas. Aussi, l’embranchement international est considérable dans la lutte des Haïtiens contre Duvalier. Les plus importantes tentatives de renversement du régime viennent de l’extérieur et se réalisent généralement avec la participation de citoyens étrangers. Le Papa Doc : Portrait of a Haïtian Tyrant 1907-1971, du journaliste anglais John Marquis, a comme toile de fond la tentative d’invasion du 20 mai 1968, à partir des Bahamas, dans laquelle est impliqué un fonctionnaire du gouvernement bahamien, David Knox. Un acteur directement impliqué dans cet événement, Gérard J. Pierre, a livré son témoignage dans l’ouvrage The Last Captured, paru à New York en 2000.
L’historiographie de la période présente généralement une image assez négative du gouvernement de François Duvalier. C’est une tendance que certains proches du régime tentent de renverser depuis quelques années. En 2004, Anthony Georges-Pierre publie François Duvalier Titan ou Tyran. Ce dernier y est décrit comme un « politicien génial, un baroudeur farouche ». Georges-Pierre reconnaît que par ses menées dictatoriales, François Duvalier montrait un certain goût pour la violence. Cependant, affirme-t-il, « cet homme qui n’a pas connu de scrupules d’ordre moral quand il s’agissait de sauvegarder son pouvoir » n’était pas un tyran, mais un titan, un « dictateur intègre ». L’auteur rejette particulièrement toutes les accusations de corruption de François Duvalier. Ce dernier dit-il, n’a pas utilisé les fonds de l’État pour son enrichissement personnel parce qu’ « à sa mort, il ne laissa à sa famille que 600 000 dollars, fruit d’un labeur opiniâtre durant les quatorze années où il avait servi le pays à l’échelon suprême, promouvant le travail honnête, la probité administrative et le respect des deniers de l’État ». L’ouvrage de George-Pierre va donc à l’opposé de l’œuvre complète de Leslie Jean-Robert Péan, Haïti, économie politique de la corruption, dont le quatrième tome s’intitule :  L’ensauvagement macoute et ses conséquences. Si les données manquent à Georges-Pierre pour étayer sa thèse concernant l’honnêteté de Duvalier, Péan, lui, montre, archives à l’appui, que le régime de Duvalier est à la fois l’un des plus violents et des plus corrompus de l’histoire d’Haïti. Jean Florival, de son côté, présente un visage humain du dictateur dans son ouvrage Duvalier. La Face cachée de Papa Doc. Témoin privilégié du règne de la période, Florival consacre son récit au fonctionnement intérieur de la « maison Duvalier ». Journaliste au quotidien haïtien Le Nouvelliste jusqu’en 1963 et proche ami de plusieurs barons du régime particulièrement Gérard Daumec, le confident de Papa Doc, Jean Florival nous fait plonger dans la vie privée des Duvalier. On y voit le croisement entre la vie privée du chef et la politique intérieure d’Haïti au travers des détails intéressants. Ceux-ci portent par exemple sur les relations extraconjugales entre Papa Doc et sa secrétaire particulière, Madame France St-Victor, et les envolées des filles du président avec les officiers du palais particulièrement l’officier Max Dominique qui a eu des aventures avec chacune des trois sœurs. On y découvre surtout un « Papa Doc » père de famille affectueux, un ami trompé et un amant qui pleure. Le dernier ouvrage hagiographique de François Duvalier est publié en 2007 par Rony Gilot, Au gré de mémoire. Duvalier le mal-aimé. Gilot présente François Duvalier comme le chef d’État qui a lancé Haïti sur la voie de la modernité. Reconnaissante, écrit-il, « la population dans son quasi-ensemble le cite de plus en plus à l’honneur pour la leçon de compétence, de fierté et de dignité qu’il a laissée à nos gouvernants et au peuple haïtien ». La tendance de l’auteur à justifier les actions de Duvalier se rapproche d’une banalisation de la violence. Il souligne d’ailleurs que la « technique de répression directe et collatérale » utilisée par François Duvalier pendant ses quatorze ans au pouvoir a opéré « des ravages immenses, beaucoup plus dans le camp de ses partisans qu’au sein de l’opposition ». Il faut souligner que la thèse de Gilot est assez particulière et contraste considérablement avec celle présentée même par d’autres duvaliéristes.
Les pratiques politiques de Duvalier ne s’expliquent pas exclusivement par l’étude approfondie des actions du gouvernement ni dans le contexte de la période. Certains spécialistes s’intéressent à la manière dont la mentalité haïtienne a facilité l’implantation de ce régime et son maintien au pouvoir pendant près de trois décennies. D’autres montrent le rôle de l’omniprésence de la violence en Haïti depuis l’esclavage dans les pratiques dictatoriales de Duvalier. Pour bien cerner leur objet, ces spécialistes considèrent les périodes antérieures aux années 1950 comme point de départ de leurs analyses. Ils font appel à l’histoire sociopolitique d’Haïti, depuis la naissance de la République au début du XIXe siècle, pour bien comprendre la portée sociale et politique du duvaliérisme et mieux expliquer son entêtement de diriger le pays et maintenir le pouvoir en utilisant la violence comme mode de gouvernement.
La question de couleur est l’un des points soulevés par David Nicholls dans son ouvrage, From Dessalines to Duvalier: Race, Colour, and National Independence in Haïti (1976). L’historien anglais montre comment la nation haïtienne, qui a obtenu son indépendance sur la base d’une solidarité raciale, se retrouve affaiblie tout au long de son histoire par les divisions entre noirs et mulâtres. Dans le chapitre consacré à Duvalier, il met en avant le rôle de l’idéologie raciale dans la politique intérieure d’Haïti au cours de ces années. L’auteur s’oppose à deux idées fondamentalement répandues sur Duvalier : d’abord, celle qui consiste à présenter François Duvalier comme un personnage cynique dont la seule ambition serait d’avoir le pouvoir pour lui et sa famille ; ensuite, celle qui décrit Duvalier comme un déséquilibré dont les actions seraient guidées par l’interprétation occulte de la religion Vodou. C’est une thèse qui est notamment soutenue par l’écrivain anglais Graham Greene dans son roman The Comedians et Erin Condit dans François & Jean-Claude Duvalier, un ouvrage de jeunesse publié aux États-Unis dans le cadre d’une série sur le leadership. Selon Nicholls, Duvalier est arrivé au pouvoir avec certains idéaux mais une fois dans ses bureaux, il se retrouve à mener une lutte constante, notamment contre l’élite mulâtre, pour la survie et le maintien du pouvoir. Nicholls présente une vue assez originale de Duvalier : le régime n’est ni totalitaire ni fasciste, le gouvernement a certainement utilisé la terreur, mais cela n’a rien de nouveau en Haïti. Spécialiste de l’histoire des Idées, Nicholls utilise la pensée pour analyser le factuel et ne tire pas ses conclusions à partir de l’événementiel. Et le fait de ne pas remettre en question la pensée duvaliériste, à la lumière des actions du régime, pourrait porter certains lecteurs occasionnels à interpréter l’œuvre de Nicholls comme une histoire justificative, ce qu’elle n’est pas en réalité. L’ouvrage de Michel-Rolph Trouillot, Les Racines historiques de l'État duvaliérien, s’inscrit dans la même démarche. Cependant, l'anthropologue haïtien cherche l’origine du duvaliérisme non seulement dans les questions raciales, qui sont greffées à la lutte des classes, mais aussi dans la violence et l'autoritarisme qui sont omniprésents dans l'histoire d'Haïti. L’analyse de Trouillot permet de bien saisir le phénomène des tontons macoutes. C’est, soutient-il, un corps constitué majoritairement d’éléments de la classe moyenne à qui Duvalier permet d’avoir une élévation économique et surtout du « respect » dans la société. Les éléments les plus humbles du corps des macoutes, suggère Trouillot, se sont sentis, pour la première fois, citoyens et reconnus membres de la nation. Plus qu'une œuvre d'histoire, plus qu'un récit rapportant les débats raciaux dans les siècles passés en Haïti, Trouillot a voulu « attirer l'attention » de ses compatriotes, alors en pleine euphorie au lendemain du départ de Jean-Claude Duvalier (1986), sur les relations tumultueuses qui ont existé entre l'état et la nation en Haïti et invite les Haïtiens à avoir un œil attentif sur certaines questions, particulièrement la « disjonction croissante entre la politique et la société civile », qui ont permis l'émergence et le maintien de François Duvalier à la présidence. Contrairement à Nicholls, Trouillot utilise les événements qui marquent les années Duvalier comme moyen de développer son analyse. Son texte paraît donc moins « justificatif » que celui de Nicholls. En 1990, il publie une version anglaise de l'ouvrage, destinée à un « plus large public », sous le titre Haïti: State Against Nation. The Origins and Legacy of Duvalierism. Robert et Nancy Heinl se sont intéressés aux violences qui ont marqué les cinq siècles de l’histoire d’Haïti. Leur ouvrage est titré Written in Blood: The Story of the Haïtian People, 1492-1995. La première version de cet ouvrage est publiée en 1978 et traite de l’histoire sanglante d’Haïti de 1492 à 1971, de la découverte de l’île par Christophe Colomb à la mort de François Duvalier. La nouvelle version couvre aussi la période s’étendant de 1971 à 1995. Elle est publiée en 2005 par Michael Heinl qui, en 1963, a été arrêté par des tontons macoutes et conduits au Palais national, alors qu’il n’avait que 12 ans. Les auteurs n’hésitent pas à comparer Duvalier à Hitler – mettant en avant une supériorité raciale ; élu par une armée en qui il n’avait pas confiance ; créant au sein de l’armée sa propre petite armée autonome n’ayant compte à rendre qu’à lui seul. L’ouvrage fournit des informations de premières mains sur les relations entre le président haïtien et les États-Unis d’Amérique particulièrement sur le plan militaire – Robert D. Heinl, colonel de l’armée américaine, a dirigé la mission de la US Navy en Haïti (1959-1963). Cependant, à force de vouloir faire ressortir la violence qui caractérise le régime de Duvalier et tenter d’en faire le lien avec les pratiques occultes du président, certaines sections de l’ouvrage d’Heinl frôlent le sensationnalisme.
Trois ouvrages sont consacrés à certains axes spécifiques de la politique étrangère de François Duvalier. Leslie Manigat, Haïti of the Sixties, Object of International Concern ; et Carlo Désinor, Il était une fois : Duvalier, Bosch et Kennedy, étudient les années 1960, particulièrement l’année 1963 qui est marquée par le conflit Duvalier-Bosch-Kennedy. Manigat est plus analytique et Désinor plus événementiel. Aussi peuvent-ils se compléter aisément. Le troisième ouvrage, The U.S. Naval Mission to Haïti 1959-1963, est un récit du colonel américain, Charles Williamson. Membre de la mission navale américaine en Haïti, Williamson livre des témoignages assez pertinents sur cet axe des relations haïtiano-américaines. Pour compléter la liste on pourrait ajouter un quatrième ouvrage, From occupation to Duvalier : A History of United States-Haïtian Diplomatic Relations, 1915-1986, de Paul Richard Sadler qui, de manière transversale, traite les relations internationales d’Haïti sous Duvalier.
La survivance du duvaliérisme est l’un des thèmes les plus approfondis dans l’historiographie d’Haïti. Déjà sous Jean-Claude, les spécialistes n’ont pas manqué de faire apparaître le caractère dynastique du régime : le père transmet au fils tant le pouvoir que le mode de gouvernement dictatorial et corrompu. Parmi les ouvrages consacrés à cette question citons Leslie Manigat, Statu quo en Haïti ? D’un Duvalier à l’autre : itinéraire d’un fascisme de sous-développement, publié à Paris en 1971 ; Raymond Sapène, Procès à Baby Doc : Duvalier père et fils ; James Ferguson, Papa Doc, Baby Doc. Haïti and the Duvaliers (1987) ;  Bob Nérée, Duvalier : le pouvoir sur les autres, de père en fils (1988). A partir du début des années 1990, la tendance est de montrer la survivance du duvaliérisme dans le système politique haïtien même après la chute de la dynastie en 1986. C’est dans cette catégorie que se placent Elizabeth Abbott, Haïti: the Duvaliers and their Legacy (1988) ; Gérard Barthélemy, Les Duvaliéristes après Duvalier (1992) ; Frantz-Antoine Leconte (dir.), En grandissant sous Duvalier : l’agonie d’un État-nation (1999) ; Max Dorsinville, L’ombre de Duvalier (2007).
Tout compte fait, Duvalier n’est pas un accident de l’histoire d’Haïti. Et le duvaliérisme n’a pris fin avec la mort de Papa Doc ni à la chute de Baby Doc. Ce texte présente seulement quelques ouvrages dans lesquels le nom de François Duvalier apparaît en titre. Cependant, les politologues sont unanimes à reconnaître le poids du système duvaliérien dans la politique haïtienne d’aujourd’hui et à le faire ressortir dans leurs analyses. Bob Nérée a raison quand il affirme que Duvalier n’a pas inventé les différentes manières de percevoir les rapports de pouvoir en Haïti. Cependant, il reconnaît qu’ « il en a fait une désastreuse et traumatisante synthèse dont cette nation portera encore longtemps les cicatrices ». Diderich le confirme en révélant que la plus grande limite de ses enquêtes, une vingtaine d’années après la chute des Duvalier, revenait au fait que : « même après la fuite des Duvalier en 1986, les gens qui savaient, les gens qui avaient subi terreur, torture et prison, et survécu, les familles qui ignoraient encore quel sort avait frappé leurs proches gardaient le silence. La peur continuait et continue encore à garantir l’impunité pour les bourreaux et le silence des victimes dans une société non encore libérée des séquelles du terrorisme d’État ».
Avec le procès de Jean-Claude, on commence à dire haut et fort ce qu’il s’est passé sous Duvalier. Maintenant, au delà du besoin d’histoire et de la soif de justice, la société a besoin de comprendre. Pourquoi le pays n’arrive-t-il pas à se défaire des pratiques anciennes ? Pourquoi Haïti est-il visiblement descendu si bas depuis 1986 ?



Note : Weibert Arthus est docteur en histoire de la Sorbonne, membre de l’Institut Pierre Renouvin et professeur associé à l’UEH. Ce texte est tiré de son ouvrage, A l’ombre de la Guerre froide : la politique étrangère de François Duvalier, à paraître. 

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