Google+
Accueil | Blogs | Wien Weibert Arthus | Trop de pouvoir tue le pouvoir : le cas des Forces Armées d’Haïti

Trop de pouvoir tue le pouvoir : le cas des Forces Armées d’Haïti

Taille de la police: Decrease font Enlarge font
image

Revue de l’ouvrage de Patrick Henry Bastien, Une carrière inachevée, Port-au-Prince, C3 Editions, 2012, 662 pages, $ 38 US.

En faisant le constat qu’ « Après 208 ans d’indépendance, Haïti vit aujourd’hui sans son armée qui l’avait porté sur les fonts baptismaux », en première ligne de son avant-propos (p. 21) et concluant fermement que « Les nouvelles Forces Armées d’Haïti naitront », en dernière ligne de sa conclusion (p. 553), Patrick Henry Bastien affirme sa foi dans la reconstitution de l’institution militaire. Quand et comment ? Surtout, pourquoi ? Malheureusement, ce sont des questions auxquelles l’ex-major des FAD’H ne répond pas dans son ouvrage Une carrière inachevée. 

Dans ce livre, Patrick H. Bastien parle de sa carrière militaire avec beaucoup de fierté et d’amertumes. Une expérience enrichissante qui l’emmène dans des postes importants à Port-au-Prince (Circulation, Aéroport, Grand Quartier Général, Académie militaire et District de Pétion Ville) et en province (Jérémie). Son récit contient des détails importants parce qu’il a été au premier plan de plusieurs affaires dont le coup d’Etat raté contre Prosper Avril (1989), le retour de Roger Lafontant en Haïti (1990) et le déplacement des armes de la caserne de Pétion-Ville (1994). Officier supérieur, il a participé à des réunions importantes de l’état-major de l’armée lors du coup d’Etat de 1991 et a assisté en première ligne au débarquement de la force multinationale. Cette carrière prend fin brusquement en 1994, le major est démobilisé puis emprisonné à la prison de la caserne de Pétion Ville dont il était autrefois le commandant. 

Major Bastien présente sa carrière dans l’armée comme la réalisation d’un rêve d’enfant, né d’un défilé militaire de février 1973, dans la ville du cap ; un rêve auquel des milliers de jeunes n’ont plus droit.  A qui la faute ? C’est un peu la question qui traverse le récit de l’officier qui, au cours de sa « carrière inachevée », a vécu les derniers jours des Forces armées d’Haïti de ce qu’il considère comme le début de sa dégénérescence, à partir de février 1986, à sa totale déchéance, entre 1991 et 1994.

Il n’y a pas une date clé pour situer la déchéance des FAD’H, de même la responsabilité ne peut incomber à une personne ou un secteur. Il y a des dates et des responsables. Prenant 1986 comme point de départ, le major Bastien pointe du doigt, a priori,  les tenants de la « gauche radicale haïtienne » (p. 21). Ceux-ci ont, de l’avis du major, discrédité l’institution militaire en y envoyant des militants aux recrutements, en programmant des contestations dans différentes compagnies, en affrontant les militaires parfois subtilement parfois ouvertement lors du coup d’état de 1991, en s’entrainant comme « volontaire pour défendre le territoire » et en donnant le coup de massue au retour du président Aristide de l’exil (p. 270, p. 365-408). La bataille stratégique de la « gauche » anti-FAD’H, cette armée qui représentait le vestige de l’ancien régime une institution mise au pas et aux formes de et par Duvalier, est une chose. Mais qu’en est-il de la destruction interne enclenchée par les militaires « de droite » à l’opposé donc de ceux qui sont identifiés  par l’auteur comme étant « de gauche » ? C’est à ce point que le livre de Bastien devient intéressant. 

L’auteur évoque les « maladresses et l’ambition politique des dirigeants qui se succédèrent à la tête de l’armée » comme autre cause du débâcle de l’institution.  Mais, les mots « maladresse » et « ambition politique » ne collent pas avec les pratiques décrites même dans l’ouvrage tels trafics de tous genres, luttes d’influence, crime, déchoucage auxquels s’adonnaient des militaires, toute catégorie confondue, pour asseoir leurs ambitions, leur pouvoir et leur richesse (p. 108-145). Bien entendu, il y avait un peu de blés dans ce qui était devenu un champ d’ivraies. 

Le major Bastien rend hommage, à chaque fois qu’il le faut, à des militaires intelligents, disciplinés, honorables qui ont fait partie de l’armée. Il les cite nommément en faisant ressortir leurs qualités d’homme et de militaire. Là où l’auteur étonne plus d’un, c’est quand il présente le fameux colonel Joseph Michel François. Il montre un grand respect pour cet officier, qui a joué un rôle de premier ordre au coup d’Etat de 1991, chez qui « je n’ai jamais noté un signe de défaillance » (p. 373, p. 383). Ce récit, en ce sens, contredit tout ce que le commun des mortels avait l’habitude d’entendre dire de l’ancien chef de police de Port-au-Prince. 

Par contre, il y a un autre Joseph Michel qui est complètement absent du récit. L’auteur, dans ses fonctions à l’académie militaire, au service de circulation ou son commandement des casernes de Pétion-Ville, ne pouvait pas ne pas croiser sur son chemin le Sweet Micky d’alors, l’actuel président Joseph Michel Martelly. Est-ce qu’il y a silence parce qu’il n’y a rien à dire ? Est-ce un silence stratégique parce que l’auteur ne veut rien révéler ou confirmer de négatif concernant le Sweet Micky d’alors au risque de nuire à l’actuel président ? Sur ce point, le lecteur reste sur sa soif. 

Cependant, Bastien ne manque pas de régler ses comptes avec certains de ses anciens frères d’armes dont supérieurs hiérarchiques tels les généraux Raoul Cédras, Jean-Claude Duperval et Mondésir Beaubrun. Il y a un cahier à charge particulièrement soutenu contre le général Beaubrun, qui est aussi un ancien ministre de l’intérieur d’Aristide, dont l’auteur ne manque pas de qualification pour faire état de son « vagabondage », sa « méchanceté » et son « abus d’autorité » (p. 426-529). L’auteur montre un sentiment empreint de répugnance et de respect à l’égard des lavalassiens. Il ne cache pas son dégoût pour Monseigneur Willy Romulus, quoique religieux (p. 286-292). Il fait aussi état de sa répulsion pou une autre proche d’Aristide, Claudette Werleigh, sa tante (p. 548). Il en veut surtout aux lavalassiens d’avoir mené un combat sans merci contre l’armée, de l’avoir infestée de militants et par dessus tout d’avoir livré le pays aux blancs au détriment de leurs compatriotes des FAD’H (p. 366, 379). Il leur reconnaît, par contre, leur intelligence, le capacité de lire les signes des temps et leur rectitude. Il ne manquera pas de noter que beaucoup de ceux qui se battaient dans le camp lavalas durant le coup d’Etat se trouvent aujourd’hui dos-à-dos avec le « prophète » (p. 402). 

Bastien dit des vérités mais il reste encore beaucoup de faits à élucider sur cette période au cours de laquelle l’armée était maître du jeu politique. Les circonstances de l’assassinat de Roger Lafontant au Pénitencier National sont désormais confirmées. Il y a au moins un nom, il s’agit d’un soldat, déjà cité par le Général Cédras comme l’exécuteur de Lafontant (p. 289). L’ouvrage donne des détails frappants sur la manière dont les militaires ont vécu le débarquement des marines, en 1994, qui a consacré la déroute silencieuse de l’armée d’Haïti, dans la plus grande humiliation, sans qu’un coup feu soit tiré en guise de résistance. Cependant, les mystères demeurent autour du Pick Up rouge qui faisait des ravages lors du coup d’Etat. Le major, responsable du district de Pétion-Ville, ne dit rien concernant les enquêtes sur la mort de son cousin, Jean Verdy Bastien, qui serait lui aussi victime du pickup rouge (p. 350-354). Il n’y a certainement rien sur les assassinats d’Antoine Izmery, Guy Malary, Jean-Marie Vincent et autres qui ont lieu à Port-au-Prince, hors de la juridiction du major Patrick Bastien.  

 

Comme tout récit de vie, Une carrière inachevée, très agréable à lire, a ses limites. L’auteur ne prodigue aucun conseil sur la manière de traiter la question de l’armée présentement. Il n’y a aucun commentaire sur la tentative de remobilisation forcée des anciens militaires qui, en début d’année, occupaient certaines anciennes casernes des forces armées. Certains noms sont relatés sous la forme de Monsieur X ou Madame X, ce qui ne facilite pas la tâche aux chasseurs d’histoire. L’auteur, par trop de déférence à l’égard du général Prosper Avril et du colonel Himmler Rebu, a surtout raté une occasion de faire l’équilibre entre le récit des deux protagonistes sur les événements d’avril 1989. Cependant, en dépit de ses manquements, ce livre apporte un air frais à la bibliographie militaire haïtienne. Il montre, évidemment, que trop de pouvoir tue le pouvoir même quand il s’agit de l’armée, une institution reconnue par la constitution haïtienne. Il apporte des preuves au fait que le blanc prend plaisir à monter les Haïtiens les uns contre les autres, pour ensuite venir jouer les médiateurs entre les Haïtiens. Au final, le  perdant c’est nous et le gagnant c’est eux.

  • email Envoyer par email à un ami
  • print Version imprimable
  • Plain text Texte complet
Notes
Pas de note pour cet article
Estimez cet article
3.67