Radio Television Caraibes: Haiti, Actualites, Nouvelles, News, Politique: La langue française en Haïti: langue première, seconde ou étrangère ? 3ème partie La langue française en Haïti: langue première, seconde ou étrangère ? 3ème partie ================================================================================ Hugues Saint Fort on 11/03/2012 11:11:00 3ème et dernière partie Par Hugues St. Fort Dans une définition des plus rudimentaires, une langue étrangère est une langue qui n’est pas une langue native dans un pays. Par exemple, en Haïti, le chinois est une langue étrangère, de même que l’anglais ou l’italien ou l’arabe. Il peut y avoir des individus (dans le cas du chinois, très peu, dans le cas de l’anglais, un peu plus) nés de parents sinophones, anglophones, italophones ou arabophones qui ont acquis de leurs parents dans leur enfance ces langues citées, mais elles ne sont pas des langues natives d’Haïti où la population parle sa langue native, le kreyòl. Cependant, le terme « langue étrangère » peut aussi désigner « a non-native language taught in school that has no status as a routine medium of communication in that country » (Crystal 1987 : 368). (une langue non native enseignée à l’école qui n’a pas le statut de langue normale de communication dans le pays en question). [ma traduction]. En ce sens, il se distingue du terme « langue seconde » qui désigne aussi une langue non native mais qui fonctionne dans le pays en question en tant que langue de communication (cf. la deuxième partie de mon triptyque)[Endnote] Dans la plupart des pays anciennement colonisés qui ont conservé la langue de l’ancienne puissance colonisatrice (anglais, français, portugais, et espagnol à un degré moindre), cette langue fonctionne en tant que langue de communication normale mais partage l’espace sociolinguistique avec une ou des langues locales (ce peut être une langue créole dans le cas des sociétés caribéennes ou une langue africaine [parfois plus d’une] dans le cas des sociétés africaines). Le français est-il une langue étrangère en Haïti ? Certains observateurs en regard des problèmes énormes d’apprentissage du français et de communication orale et écrite dans cette langue chez la majorité des locuteurs haïtiens ont tendance à le penser. D’autres jurent qu’une telle opinion est simplement ridicule : « The notion that French is a ‘foreign language’ in Haïti is ludicrous. French has been spoken as a first and a second language in Haïti for four centuries, longer in fact than Creole. It is also an official and administrative language used in government, higher education, and in the mass media. » Voir: Patrick-André Mather, September 10, 2010 in: http://linguisticanthropology.org/blog2010/09/01/michel-degraff-on-haitian-kreyol/ (L’idée que le français est une langue étrangère en Haïti est ridicule. Le français est parlé en tant que langue première et langue seconde en Haïti depuis quatre siècles, plus longtemps en fait que le créole. C’est aussi une langue officielle et administrative utilisée dans les services gouvernementaux, dans l’enseignement supérieur, et dans les mass media.) [ma traduction]. Dans les deux premières parties de la série que je termine aujourd’hui, j’ai montré clairement que l’usage du français en Haïti ne correspond pas du tout à ce que les linguistes appellent une langue première (Langue1) et que s’il devait jouer le rôle de langue seconde en Haïti, cela ne devrait concerner qu’un nombre restreint de locuteurs bilingues français-créole, certainement pas de la population haïtienne tout entière. Cependant, Patrick-André Mather n’a pas tout à fait tort de contester l’utilisation de l’adjectif « étrangère » accolé au nom « langue » pour caractériser le statut ou l’usage du français en Haïti. Je signale toutefois que c’est aller vite en besogne que de qualifier de ridicule l’idée que le français est une langue étrangère en Haïti surtout en se plaçant dans la perspective d’enseignant de français « langue seconde » (FLS) et « langue étrangère » (FLE). 1. L’héritage historico-culturel. C’est l’une des raisons avancées par Patrick-André Mather et, malgré certaines réserves, je suis obligé d’être plus ou moins d’accord avec lui. La mémoire de la France (même si c’est une mémoire vague, symbolique) ou la persistance des traces d’une certaine culture française surgit partout en Haïti : depuis les noms des villes, des régions, des rues, ou les dénominations de personnes, jusqu’à la présence incontournable de la langue française en tant que langue lexificatrice du créole haïtien. Plus des trois-quarts du lexique du créole haïtien dérivent directement du français quand ils ne sont pas simplement du français tel quel ou d’un certain français archaïque. Il est vrai que très souvent le sens de ces mots s’est modifié ou a été réinterprété mais on sait que le changement de sens fait partie des procédés par lesquels une langue enrichit son lexique. On me dira peut-être que le lexique de l’anglais est composé de plus de 40% (certains experts disent même 50%) de mots français ou de mots latins qui sont passés par le français, et que malgré cela, l’anglais reste une langue germanique, mais nous entrons ici dans une autre histoire. Même chez les locuteurs haïtiens qui sont à mille lieues de faire de la langue française leur préoccupation quotidienne à cause de leurs immenses difficultés existentielles (et il y en a beaucoup en Haïti), la langue française peut devenir soudain un objet de préoccupation dans certaines situations. Qu’on se rappelle par exemple la lettre de demande en mariage écrite en français dans un style pompeux par un des personnages de la nouvelle de l’écrivain haïtien Jacques Roumain, intitulée « La montagne ensorcelée » (1931), personnage nommé Fortuné Saint-Fort, pour son neveu Aurel qui aimait d’un amour « sérieux » une jeune fille du nom de Grâce dans la nouvelle de Roumain. Signalons que Roumain n’est pas le seul écrivain haïtien à faire usage de tels procédés. Cependant, il ne faudrait pas trop exagérer l’influence de cet héritage historique qui s’est effrité au fil du temps au profit de l’autre aspect de la composition historique et culturelle d’Haïti : les survivances de l’Afrique. Dans le domaine de la religion, des mentalités[Endnote] et de l’usage linguistique, l’identité haïtienne doit beaucoup à l’Afrique. Le vodou haïtien reste une formidable présence dans tous les aspects de la culture haïtienne (religion, danse, cuisine, langue, peinture) et relègue bien loin l’influence française. En fait, à proprement parler, il n’existe qu’un très léger vernis de culture française qui ait subsisté en Haïti et il est difficilement identifiable pour celui qui ne connait pas bien les deux cultures. De ce point de vue, la présence des survivances des cultures africaines est beaucoup plus perceptible. Il suffit d’observer la gestuelle des danses dites folkloriques en Haïti pour détecter tout de suite la présence vivante des cultures africaines en Haïti. Parler de la richesse ou de la brillance de la littérature haïtienne d’expression française pour réfuter le statut de langue étrangère du français en Haïti ne constitue certainement pas un bon exemple. Malgré leur talent et leur classe, les écrivains haïtiens ne représentent qu’une toute petite portion de la population haïtienne en général. Est-ce que cette petite portion représente aussi la population haïtienne en général ? Ma réponse est oui et l’histoire de la littérature haïtienne de ses débuts à nos jours est là pour le prouver. De toute façon, personne n’a le droit d’exclure des écrivains de l’histoire littéraire haïtienne sous prétexte qu’ils écrivent en français ou en anglais. Le problème d’Haïti, c’est que les autorités éducatives haïtiennes n’ont jamais pris en compte la dimension « français langue seconde » (FLS) qui aurait dû être le statut objectif de cette langue en Haïti. Elles sont restées enfermées dans une fausse logique « français langue maternelle » (FLM) pour les élèves haïtiens alors que le français n’a jamais été langue maternelle pour les Haïtiens. C’est la même erreur qui a été faite dans une ile comme la Jamaïque par exemple avec l’anglais. Je vous renvoie sur ce point à la deuxième partie de ma série. Je voudrais préciser ici un point absolument crucial : il n’est pas vrai du tout que les créoles français (celui d’Haïti, de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane, de la Louisiane, de Maurice, de Réunion, des Seychelles) « ressemblent quasi comme deux (2) gouttes d’eau au français ». Comment peut-on écrire une phrase pareille quand il existe une énorme documentation sur la structure du français où on peut voir clairement comment fonctionne phonologiquement et morpho syntaxiquement la langue française, et qu’il existe aussi même si en nombre limité plusieurs recherches universitaires montrant clairement le fonctionnement phonologique et morphosyntaxique des langues créoles en général et du créole haïtien en particulier. C’est tout simplement ahurissant ! Que leur base lexicale soit française, j’en ai parlé en long et en large depuis plus de dix ans où je tiens ma chronique culturelle « Du côté de chez Hugues » sur l’hebdomadaire new yorkais The Haitian Times www.haitiantimes.com et c’est enfoncer désespérément une porte ouverte que de le répéter. L’un des principaux travaux universitaires qui aient véhiculé cette information est la thèse de la première linguiste haïtienne, Suzanne Sylvain, qui concluait dans sa thèse de Sorbonne en 1936 que le créole haïtien était « une langue éwé à vocabulaire français ». Encore une fois, c’est ne comprendre absolument rien à la distinction entre « son » et « lettre », « langue » et « orthographe » (l’orthographe n’est pas la langue) que de répéter des choses pareilles. En disant cela, je m’adresse surtout aux lecteurs des forums qui sont des nouveaux venus dans les discussions, et surtout pas à ceux qui s’acharnent à répéter ces incongruités linguistiques malgré les trop nombreuses mises au point et rectifications que je me tue à faire passer sur nos forums. Décidément, il y a des gens qui refusent d’apprendre et persistent dans leur ignorance. C’est tout de même frustrant ! Clairement, en se basant sur tous les exemples que je viens de donner, la langue française n’est pas une langue étrangère en Haïti et ne saurait être enseignée en tant que telle. Dans une société qui serait passée par cette réforme éducative dont on a tellement besoin, le français devrait être enseigné en tant que langue seconde, pas en tant que langue étrangère et surtout pas en tant que langue première. Sur le plan strictement linguistique, il est évident que le kreyòl, malgré ses liens lexicaux et morphosyntaxiques avec le français, reste une langue autonome qui ne dépend pas du français mais possède sa vie propre. Ce n’est pas parce que certains apprenants haïtiens commettent des fautes de français parfois aberrantes qu’on doit se presser de conclure que la méthode d’enseignement du français qui leur convient devra être le FLE. Cependant, l’histoire sociolinguistique de la Dominique et de Sainte-Lucie qui ont été dans le temps des territoires créolo-francophones avant de devenir des états officiellement anglophones avec un créole de plus en plus anglais devrait servir de leçon en termes de ce qui nous attend si nous continuons à pratiquer ce laisser-aller éducatif et nous engager dans ce « lave men siye atè » qui se dessine. L’avenir du français comme langue étrangère en Haïti se jouera dans la prise en compte ou non d’une didactique de cette langue adaptée au contexte haïtien caractérisé par la présence d’un créole français qui fonctionne comme langue première des écoliers haïtiens. Tant que les autorités éducatives haïtiennes ne prennent pas en compte cette donnée fondamentale de l’apprentissage du français en Haïti, les écoliers haïtiens continueront à patauger dans des méthodes d’apprentissage qui n’ont pas été élaborées pour eux et qui ne donneront que des résultats médiocres. Ainsi, à long terme, la fonction du français comme langue de communication en Haïti sera largement dévalorisée et il n’y aura aucune motivation pour se servir de cette langue. Il deviendra alors une véritable langue étrangère, strictement enseignée comme discipline scolaire et ne possédant pas de statut de langue normale de communication à travers le pays. Quoi qu’on puisse en penser, elle n’a pas encore ce statut maintenant. Pour combien de temps ? C’est la grande question. Pour terminer, je reproduirai cinq points fondamentaux que l’on devra tenir à l’esprit toutes les fois que l’on discute de cette question essentielle de l’éducation en Haïti. Ces 5 points sont la conclusion à laquelle est arrivé le linguiste haïtien Yves Déjean (2010) dans son étude « Creole and education in Haïti » : * Haiti is neither a French-speaking country nor a truly bilingual country in any meaningful sense: only a very small minority of Haitians could reasonably be called bilingual in Creole and French, not appreciably more than 5 percent. (Haïti n’est ni un pays francophone ni un pays vraiment bilingue dans le sens plein du terme: seule une très petite minorité d’Haïtiens peut raisonnablement être considérée comme bilingue en créole et en français, pas plus de 5 pour cent.) [ma traduction] * Merely reciting words aloud from a text without understanding them is not reading, which assumes comprehension. Even after many years of schooling, the majority of Haitian children do not understand the meaning of the sentences they manage to read in French. (Le fait de réciter à peine et à haute voix des mots d’un texte sans les comprendre ne constitue pas l’acte de lire puisque lecture signifie comprendre. Même après plusieurs années de scolarité, la majorité des élèves haïtiens ne comprend pas le sens des phrases qu’ils lisent en français.) [ma traduction]. * A language cannot by itself prevent its speakers from gaining access to knowledge. The argument that instruction in French, or any world language, is required for access to knowledge in the modern world is not based on facts. (Une langue ne peut pas par elle-même empêcher ses locuteurs d’avoir accès au savoir. L’argument que l’instruction en français, ou en n’importe quelle langue du monde, est nécessaire pour accéder au savoir dans le monde moderne, n’est pas basée sur des faits. ) [ma traduction]. * Monolingual Creole-speaking Haitian children have the right to develop their cognitive skills and acquire all types of knowledge in Creole, without having to wait until they learn French, especially since the overwhelming majority of them never do learn French. (Les élèves haïtiens monolingues créolophones ont le droit de développer leurs aptitudes cognitives et acquérir tous types de connaissance en créole sans avoir à attendre jusqu’à ce qu’ils puissent apprendre le français, spécialement puisque l’immense majorité de ces élèves n’arrive jamais à apprendre le français.)[ma traduction]. * The spontaneous acquisition, during childhood, of one or more native languages is a fundamentally different process from learning one or more foreign languages. The creation of mass bilingualism through formal education in a foreign language rather than students’ native language is undocumented in human history. Consequently, it is not just by accident that education is provided in children’s native language in most societies worldwide. Also, it is not by accident that societies attaining mass bilingualism with a foreign language have done so through education in students’ native language, which serves as the primary language in schools. (L’acquisition spo