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Les mines d’Haïti, « ouvertes aux affaires » ? (IV)

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Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Kale Je »*, dont AlterPresse fait partie

es compagnies minières semblent savoir que le temps est venu de s’installer en Haïti : les redevances du pays sont très basses, les casques bleus sont postés partout dans le pays, on construit dans le Nord une immense zone de libre-échange et un nouveau port en eaux profondes, et tous les signes indiquent que le nouveau gouvernement va adopter des lois favorables au commerce.

Il n’est pas surprenant que Dan Hachey, le Pdg de Majescor, applaudissant l’élection, à la présidence en 2011, de Joseph Michel Martelly, disait : « Martelly a déclaré que (Haïti) est ouverte pour les affaires. Nous avons vu beaucoup de changement depuis son accession à la présidence ».

Le système de la porte tournante, qui a permis à l’ancien ministre des finances Ronald Baudin de s’engager dans l’équipe Newmont, pourrait être l’une des raisons de ce changement. Alors qu’il était encore au pouvoir, il acceptait de transiger un bail gratuit de 50 ans pour un terrain avec une société française dans le Nord.

« Non, nous ne l’avons même pas loué. Nous l’avons mis à sa disposition, car, lorsque c’est quelque chose qui est bon pour l’économie qui se fait, l’État a pour devoir de l’encourager ».

Le nouveau premier ministre haïtien, Laurent Salvador Lamothe, est aussi très favorable au milieu des affaires. Entrepreneur en télécommunications et dans l’immobilier avec des sociétés en Afrique et en Amérique latine, il s’est engagé à faire avancer une législation favorable aux affaires dans tous les secteurs, y compris les mines.

« L’information au sujet de nos réserves nationales, indique que notre terre regorge de minéraux et que c’est maintenant le moment propice pour les exploiter », déclarait Lamothe dans sa déclaration de politique générale devant le sénat le mardi 8 mai 2012.

Lamothe a aussi promis de modifier la législation minière.

Au cours d’une récente interview avec l’Associated Press, Lamothe s’est engagé à ce que la nouvelle loi assure que « l’État reçoive sa juste part » et qu’elle protège également l’environnement et les communautés locales.

Mais, il bifurquait, ajoutant que la nouvelle législation permettrait ceci « autant que possible sans nuire aussi aux revenus de l’autre partie, pour lui permettre de faire des affaires ».

Même avant la prise de fonction de Lamothe, le mercredi 16 mai 2012, l’ingénieur Dieuseul Anglade du bureau des mines et de l’énergie (Bme) confiait à Akj être au courant des pressions faites pour une modification de la loi existante.

« Je dois vous dire que les entreprises font toutes sortes de pressions pour faire modifier la législation, afin que cela leur donne plus d’avantages. Mais ils ont déjà trop d’avantages » disait-il.

Un gouvernement, dont la devise est « Haïti est ouverte aux affaires » et qui parie sur des manufactures d’assemblage et un salaire minimum de 5 dollars américains (US $ 1.00 = 43.00 gourdes ; 1 euro = 58.00 gourdes aujourd’hui) par jour (le plus bas de l’hémisphère), peut-il être digne de confiance quant à la protection des intérêts du pays ?

Les entreprises géantes de l’industrie minière ont eu constamment le dessus face à des États beaucoup plus forts et obtenu des contrats, profitables principalement à leurs actionnaires.

Quelle garantie ont donc les Haïtiens que le pro business Lamothe obtiendra un meilleur traitement que les gouvernements du Pérou, du Ghana ou d’autres pays pauvres ?

Les éventuels revenus miniers et les quelques emplois à bas salaire semblent de bon augure pour plusieurs en Haïti, où la plupart des gens doivent survivre avec moins de 2 dollars américains par jour et où le chômage et le sous-emploi atteignent 66 pour cent. Mais l’industrie minière est-elle la réponse aux malheurs d’Haïti ?

Pour Laurent Bonsant, un entrepreneur minier canadien travaillant pour Newmont Ventures dans le Nord, la réponse est « Oui ».

« L’une des choses qu’il faut à ce pays, c’est un produit d’exportation. Ils n’ont rien. Si l’industrie minière peut faire quelque chose de bon, c’est ici qu’elle le fera, » affirmait-il, tout en supervisant un site où une équipe forait, 24 heures par jour, des échantillons de minerai à 330 mètres sous terre.

Mais, Haïti a plusieurs produits d’exportation et, de plus, l’industrie minière n’a pas fait grand bien par le passé.

Au cours des récentes décennies, des sociétés étrangères ont extrait de la bauxite et du cuivre. Des dizaines de milliers de familles ont perdu leurs terres, des milliers d’hectares ont été soumis à la déforestation, et dans certains cas, la terre a été contaminée.

Le professeur Alex Dupuy, professeur titulaire des Études africaines américaines et de sociologie de la Wesleyan University, doute fortement que les résultats des nouvelles entreprises s’avèrent bien différents des précédents. Même si Haïti n’est plus régie par une dictature aussi brutale et corrompue que celle des Duvalier, il existe peu de transparence, et aucun moyen apparent de vérification ou de contrôle des investisseurs locaux et étrangers.

« Je pense qu’il va se produire la même chose », anticipait Dupuy, auteur de Haiti in the World Economy – Class, Race and Underdevelopment, au cours d’une interview au téléphone avec Akj.

« L’industrie minière n’utilise pas beaucoup de main-d’œuvre, et les nationaux - qui seront engagés - seront des travailleurs non spécialisés. Les cadres viendront de l’étranger, car habituellement ces compagnies arrivent avec leur propre technologie ».

« Comme par le passé, elles exproprieront les terres des paysans. De sorte qu’il en sera de même, tout comme précédemment. Les contrats, en passe d’être signés, le seront au gré de la compagnie étrangère, pas nécessairement ce qui est dans les meilleurs intérêts du pays, même s’ils les présentent au public comme quelque chose de bon pour le pays. » [Voir La sombre histoire d’une Haïti « ouverte aux affaires »]

Le Guatemala – un pays socialement, économiquement et politiquement similaire – pensait que les mines pouvaient « faire du bien » et autorisait Goldcorp à ouvrir la Marlin Mine. Mais, en 2010, la commission interaméricaine des droits humains enjoignait au gouvernement de la fermer temporairement, à cause des risques pour la santé, l’environnement et les droits humains.

Un rapport, présenté en 2011 par des experts miniers associés à la Tufts University, recommandait au Guatemala : de changer, de façon significative, les règles du jeu, d’exiger des royalties plus élevées et d’autres revenus, d’assurer une meilleure protection environnementale et le nettoyage, et de garantir qu’une somme donnée parvienne aux communautés hôtes.

« Sans une bonne gouvernance et des investissements productifs, l’héritage pour les lieux de la Marlin Mine pourrait bien être une dévastation écologique et l’appauvrissement, » écrivaient les auteurs.

Anglade s’inquiétait, de l’effet que quelque chose de semblable pourrait arriver en Haïti, où le contrôle gouvernemental est virtuellement inexistant.

Par exemple, bien qu’il soit illégal de couper des arbres, du bois fraîchement scié est empilé pour être vendu dans les marchés partout à travers le pays. De nos jours (en 2012), la couverture forestière d’Haïti n’est que de 1.5 pour cent.

Plus au Nord, nombre de cultivatrices et cultivateurs - qui auraient pu tirer profit en louant leurs terres aux sociétés minières - les ont, depuis longtemps, vendues à des requins opportunistes et accapareurs de terres, et aux hommes d’affaires associés à de précédentes entreprises minières à Grand-Bois, un site d’Eurasian. Plus d’une dizaine de familles cultivent à présent un terrain qui ne leur appartient plus.

Anglade s’en souvient bien : « Quand j’ai appris ce qui se passait, je me suis rendu sur les lieux personnellement. J’ai dépensé mon propre argent, parce que le bureau (des mines et de l’énergie / Bme) n’en avait pas. J’y suis allé pour réunir les gens et leur dire que leurs terres ont des ressources minières, et de ne pas les vendre. Malgré tout, ils les ont vendues ».

À présent, les familles pauvres - qui cultivent encore ces terres à titre de locataires - et des centaines de leurs voisins s’inquiètent quant à la pollution et au risque de se voir expulsées de leurs lotissements.

En 2011, plus de 200 familles ont été chassées d’un plaine fertile, située non loin de la zone, quand le gouvernement Martelly a inauguré une nouvelle zone franche.

Dans une région, Newmont a initié des « œuvres sociales », selon Anglade.

L’entreprise a fait bâtir un petit pont, une route pour son petit véhicule tout-terrain et payé des frais de scolarité. Les cultivateurs sont cependant toujours nerveux.

« D’après ce qui est prévu, on nous dit que la compagnie utilisera l’eau de la rivière pour vingt années. De plus, personne ne pourra boire l’eau qui coule de notre côté », explique la cultivatrice et organisatrice paysanne Elsie Florestan, qui vit près du site de Grand-Bois.

« De plus, avec ce qui va être fait, il y a des gens qui ne pourront pas rester dans la zone. »

« Le petit groupe qui s’enorgueillit de travailler, ce n’est pas la population. A bien regarder, il n’y a, tout au plus, que 50 personnes qui ont trouvé du travail pour une population qui compte 64 habitations [...] », signale cette personne de 41 ans, membre du mouvement paysan Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen.

« D’après ce que je constate, si le peuple ne s’organise pas pour frapper du pied, pour dire qu’il lui faut obtenir quelque chose, il n’aura rien », prévient-elle.

Florestan et d’autres cultivatrices et cultivateurs ont constamment pu observer des équipes venir prélever des dizaines de milliers d’échantillons de chaque colline et vallon pendant des années, à travers tout le Nord.

« Sans poser de questions, à savoir à qui appartient le terrain, ils entrent, procèdent à des fouilles, prennent les pierres, les mettent dans leurs sacs, et s’en vont avec », fait remarquer l’organisateur paysan Arnolt Jean, qui habite à Lakwèv, près de la frontière dominicaine.

« Tous les Haïtiens observent, car ils savent que ce qui pourrait nous aider, c’est si nous avions un gouvernement qui serait à même de nous dire : ‘Cette zone est à vous, il vous faut donc ouvrir les yeux’. Mais nous en tant qu’ Haïtiens, nous ne pouvons rien dire [...] L’État est irresponsable dans ce dossier. »

Dans cette communauté, les gens orpaillent et creusent leurs propres tunnels depuis des générations. Une journée ou une semaine de travail peuvent ne rien rapporter ou rapporter 50 dollars d’or, même si les acheteurs de la République Dominicaine ne paient que la moitié du cours du marché.

En outre, avec la plupart des familles, trop pauvres pour même se permettre d’envoyer tous leurs enfants à l’école, ils sont nombreux les gens qui vont du côté des collines et des berges, dès qu’ils ont fini de planter leurs semences. Le paysage est parsemé de trous. La rivière est couleur de boue.

« Le pays est pauvre. Mais, ce qui est dans le sous-sol pourrait nous sortir de la pauvreté à tout jamais », espère Arnolt.

« Mais puisque notre richesse reste sous terre, ce sont les gens les plus riches qui viennent chercher des moyens de les exploiter. Ceux qui habitent la terre restent pauvres, et les riches s’enrichissent davantage ». [akj apr 08/06/2012 0:11]

* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif (GM) est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la société pour l’animation de la communication sociale (Saks - http://www.saks-haiti.org/). Deux réseaux participent également : le réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka) et l’association des médias communautaires haïtiens (Ameka), qui est composée de stations de radios communautaires à travers le pays. Les étudiants du laboratoire de journalisme de la faculté des sciences humaines (Fasch) de l’Université d’État d’Haïti (Ueh) contribuent également à cette ininitiative.

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