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Ressources minières : Que recèlent les collines d’Haïti ? (II)

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Enquête Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Kale Je »*, dont AlterPresse fait partie

Pourquoi Newmont, Eurasian et d’autres entreprises minières ont-elles attendu des années pour obtenir la signature d’une convention, pour ensuite violer la loi haïtienne avec le protocole d’entente ?

Si les calculs des géologues disent vrai, les montagnes au Nord d’Haïti contiennent des centaines de millions d’onces d’or. Puisqu’une once d’or est actuellement négociée à 1,000.00 dollars américains (US $ 1.00 = 43.00 gourdes ; 1 euro = 58.00 gourdes aujourd’hui) , une estimation chiffre la cagnotte à 20 milliards.

La mine de Pueblo Viejo, directement de l’autre côté de la frontière, en République Dominicaine, dans la même « ceinture de minéralisation » qui s’étend d’un bout à l’autre de l’île, renferme la plus grande réserve aurifère des Amériques. Ayant déjà permis de produire 5,5 millions d’onces d’or, elle en contient au moins 23,7 millions de plus. Elle est également riche en argent : 25,2 millions d’onces déjà et 141,8 millions à extraire.

Vu les réserves apparemment vastes d’Haïti (et son faible gouvernement), il n’est pas étonnant que le géant minier Newmont se soit associé avec Eurasian, dirigée par un ancien cadre de Newmont. Eurasian, par l’entremise de son associée locale, l’entreprise Marien Mining, contrôle différents types de concessions représentant une plus grande partie du territoire d’Haïti que toute autre entreprise : l’équivalent d’un dixième du pays.

Une petite entreprise minière haïtiano-étasunienne, VCS, et son entreprise associée locale, Delta Mining, possèdent ou contrôlaient, jusqu’à tout récemment, des concessions couvrant 300 kilomètres carrés dans le Nord ; l’entreprise canadienne Majescor et ses partenaires haïtiens possèdent des licences pour 450 kilomètres carrés de plus.

Ensemble, les entreprises étrangères possèdent des permis de recherche ou d’exploration pour un tiers du Nord d’Haïti, 15 pour cent du territoire du pays.

Majescor a plusieurs longueurs d’avance sur ses rivales, ayant récemment entamé la phase d’ « exploitation » pour l’une de ses concessions. Cependant, VCS et Newmont-Eurasian la talonnent. Toutes ces entreprises reconnaissent le potentiel d’Haïti.

« Haïti est le géant endormi des Caraïbes ! », a dit un partenaire de Majescor récemment, alors que le président d’Eurasian, David Cole, s’est vanté, lors d’une émission de radio, de : « […] contrôler plus de 1,100 milles carrés de terres ».

Un investisseur qui se qualifie de « géologue mercenaire » a écrit : « il est évident qu’il existe un risque géopolitique important en Haïti. Mais la géologie est simplement trop bonne ».

La géologie est en effet très bonne. Un seul petit site d’Eurasian, le gisement de Grand-Bois, pourrait contenir au moins 339,000 onces d’or (d’une valeur de 5 milliards 400 millions de dollars américains au prix d’aujourd’hui) et 2 milliards 300 millions d’onces d’argent.

Bonne en effet, mais il y a un prix élevé à payer.

Mines à ciel ouvert à l’horizon

Parce que, dans la majorité des endroits, les gisements de cuivre, d’argent et d’or sont pour la plupart répartis comme de minuscules grains dans la boue et les pierres – ce qui est parfois appelé « or invisible » – ,cette onéreuse exploitation minière à ciel ouvert est souvent la seule option, mais l’entreprise associée d’Eurasian, Newmont, connaît bien ce mode d’exploitation.

Le géant minier a ouvert la première mine à ciel ouvert au Nevada, en 1962, et a ensuite creusé au Ghana, en Nouvelle–Zélande, en Indonésie, et dans d’autres pays.

Au Pérou, Newmont exploite l’une des plus grandes mines aurifères à ciel ouvert du monde : la mine de 251 kilomètres carrés de Yanacocha. Il y a peu de temps, Newmont a été accusée de trafic d’influence, lorsque la lumière a été faite sur ses liens avec l’ancien maître espion péruvien Vladimiro Montesinos.

Après avoir présumément aidé Newmont à négocier des termes favorables, un ancien employé du Département d’État des États-Unis d’Amérique est devenu salarié de Newmont. L’entreprise a également été accusée d’avoir déversé du mercure et du cyanure.

Imperturbable, Newmont a récemment entrepris la mise en chantier d’une mine d’envergure, la « Minas Conga ».

Cependant, les cultivatrices et cultivateurs, les écologistes et les autorités locales ont jusqu’à maintenant contrecarré ses plans à l’aide de manifestations massives et devant les tribunaux.

Le mois dernier, une table ronde d’experts européens, mandatée par le gouvernement pour étudier les plans, a indiqué à Newmont qu’elle ne serait pas autorisée à drainer deux lacs des hautes Andes pour la nouvelle mine.

Le 28 mai 2012, Newmont n’avait pas encore décidé de la voie à suivre, mais une dépêche du 27 avril de l’Associated Press citait Richard O’Brien de Newmont, disant que « si ce projet de 4,8 milliards de dollars ne peut être mis en œuvre “de façon responsable au point de vue sécuritaire, social et environnemental”, tout en rapportant aussi des “dividendes acceptables” aux actionnaires, Newmont réallouera ce capital à d’autres projets de développement de notre portfolio ».

Newmont a également eu des problèmes dans d’autres pays, plus récemment au Ghana. La mine « Ahafo South » est située dans une région agricole connue comme le « grenier à vivres » du Ghana.

À cette date, elle a déplacé environ 9,500 personnes, dont 95 pour cent vivaient de l’agriculture, selon Environmental News Service.

Outre l’expulsion de cultivateurs de la terre, Newmont a contaminé l’approvisionnement local d’eau au moins une fois, de son propre aveu.

En 2010, cette compagnie acceptait de payer 5 millions de dollars US de compensation au gouvernement pour un déversement de cyanure en 2009 qui a tué du poisson et pollué l’eau potable.

Newmont concédait que les procédures en vigueur n’avaient pas été suivies, et que son personnel avait aussi omis d’aviser, comme il se doit, les autorités gouvernementales ghanéennes.

Tout en accueillant les bénéfices éventuels, que des mines bien construites et bien supervisées pourraient apporter à Haïti, Dieuseul Anglade, ancien directeur du bureau des mines et de l’energie (Bme) et d’autres experts haïtiens se montrent préoccupés à l’effet qu’une mine à ciel ouvert - qui, à toutes fins utiles, s’approprie d’importantes quantités de cyanure pour séparer le minerai d’or de la gangue -, pourrait s’avérer dangereuse pour l’environnement déjà fragile d’Haïti.

En République Dominicaine voisine, une mine d’or - contrôlée par le gouvernement - a causé tellement de contamination que les rivières de la région coulent encore avec une eau rougeâtre, à mesure que la pluie rejette des métaux du minerai laissé aux alentours.

« L’exploitation minière peut causer de graves problèmes environnementaux », fait remarquer l’ancien ministre haïtien de l’environnement à l’occasion d’une récente entrevue.

À ce poste au milieu des années mille neuf cent quatre-vingt-dix (1990), Yves-André Wainwright signait les deux conventions minières existantes.

Outre les soucis qu’il se fait concernant les métaux lourds, certaines des surfaces de concession sont formées de « montagnes humides », indiquait cet ingénieur-agronome de formation.

Ce qui signifie qu’elles jouent « un rôle important pour la biodiversité et doivent être protégées, dès la phase de prospection ».

C’est là aussi que vivent des dizaines de milliers de familles de cultivatrices et cultivateurs.

Cependant, on n’a jamais vu l’ombre d’un membre du personnel du ministère de l’environnement sur les sites miniers, d’après des journalistes des stations de radios communautaires dans les zones affectées.

En fin de compte, ce qui inquiète Wainwright, aussi bien qu’Anglade et d’autres observateurs, c’est l’incapacité de « l’État faible » haïtien d’exercer un contrôle sur les compagnies minières et les dégâts environnementaux potentiels.

« Nous avons un personnel compétent au bureau des mines, mais ils n’ont pas les moyens de mener à bien leurs tâches, », souligne Wainwright.

« Tout l’argent, qui provient des carrières de sable et d’autres mines, aboutit directement au ministère des Finances. De ce fait, même si c’est un secteur qui fait entrer de l’argent, le Bme est dans la dèche ».

Le jugement de Wainwright semble se vérifier.

Un audit des véhicules du Bme, dévoilé au mois de janvier 2012, montrait que, des 17 véhicules, seulement cinq (5) étaient en condition de rouler. Douze (12) étaient hors d’usage.

Et, avec un budget d’environ 1 million de dollars, le Bme est aussi à court de personnel. Seulement le quart des 100 employés détient un diplôme universitaire. Un autre 13 pour cent est formé de « techniciens ». Le reste est constitué par le secrétariat et le personnel de « soutien ».

« Le gouvernement ne nous donne pas les moyens nécessaires pour être à même de superviser les compagnies », confirmait Anglade à l’occasion d’une entrevue accordée, alors qu’il était toujours à la tête du Bme.

« Le gros de notre budget va pour les salaires. Nous n’avons pas réellement un budget d’opération ».

La branche d’investissement pour le secteur privé de la Banque mondiale – la société financière internationale (International Finance Corporation) – a investi dans Eurasian pour l’exploration en Haïti. La Banque affirme qu’Eurasian et Newmont ont de bons antécédents, mais est également consciente des éventuels effets négatifs de l’exploitation minière et reconnaît les défis auxquels font face le gouvernement haïtien et d’autres « États faibles ».

« Souvent le gouvernement du pays hôte n’a pas beaucoup de possibilités, spécialement en ce qui a trait aux aspects environnementaux et sociaux, » expliquait Tom Butler, responsable à l’échelle internationale des investissements miniers de la société financière internationale.

« (Mais) une des choses qu’on ne fait pas, c’est dire au gouvernement quoi faire avec l’argent qu’il reçoit ». [apr akj 06/06/2012 0:14]

[A suivre]

……………

* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300,000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (Saks - http://www.saks-haiti.org/). Deux réseaux participent également : le réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka) et l’association des médias communautaires haïtiens (Ameka), qui est composée de stations de radios communautaires à travers le pays.

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