Accueil | Nouvelles | Haiti | Notre économie à la loupe de Pierre-Marie Boisson

Notre économie à la loupe de Pierre-Marie Boisson

image

L’économiste Pierre-Marie Boisson, passeur d’idées, homme à thèse, partage son analyse de l’économie, trois mois après l’arrivée du président Jovenel Moïse au pouvoir. Sur le dossier brûlant de l’ajustement des prix des produits pétroliers, l’urgence d’innover pour ne pas perdre 70 % de l’énergie électrique produit par l’ED’H et les IPP, la bonne, mais pas moins, paradoxale santé des banques, le change, le flux des transferts en provenance de l’étranger, la caravane du changement, Pierre-Marie Boisson explique. 

Il écrase un de ces regrets imbibé d’impuissance et d’hypothèse. Si l’État administrait le prix en fonction des fluctuations du marché, il n’y aurait pas ce grand bond. Cela serait moins pénalisant politiquement, a expliqué Pierre-Marie Boisson. L’État a attendu trop longtemps. Le taux de change a augmenté, les prix du pétrole ont d’abord baissé puis augmenté. On est dans une situation où l’on est obligé de faire un grand ajustement. « Cela devient très difficile », a insisté Pierre-Marie Boisson. L’État administre les prix. Il n’est ni fournisseur ni distributeur de produits pétroliers. Il intervient et se sert de ses propres taxes comme élastique, comme stabilisateur ou comme « choc absorbeur ». 

Ce faisant, il perd ses recettes et, à un certain moment même, distribue de l’argent à un secteur parce qu’il a décidé que les prix doivent être administrés alors qu’ils auraient pu refléter la réalité des coûts, a détaillé l’économiste Pierre-Marie Boisson, qui souligne que c’est un « choix politique » fait par les différents responsables politiques ces dernières années.« J’aurais souhaité que les lois prises à ce niveau aient été respectées dans le passé pour que l’on n’ait pas à faire des bons spectaculaires. Pour moi, les prix du pétrole ne devraient pas être aussi loin de la réalité. Chaque fois qu’il y a des ajustements, ils viennent après tellement d’années d’anomalie », a-t-il poursuivi, redondant, comme un professeur qui s’assurer que son propos est compris. 

La priorité, empêcher le vol de 70 % de l’électricité

L’économiste Pierre-Marie Boisson appelle, encore une fois, à la mise en place de mesures pour lutter contre le vol du courant électrique. Il est contre la renégociation de contrat dûment signé et non expiré.

La renégociation des contrats passés entre l’État et les IPP est, pour l’économiste Pierre-Marie Boisson, une aberration. « Ce n’est pas logique que l’État lui-même comme partie à un contrat puisse remettre en question les engagements qu’il a pris sans le consentement de l’autre partie », a affirmé Pierre-Marie Boisson, soulignant qu’un contrat est un engagement pris par deux parties. Pour lui, l’ajustement d’un contrat renvoie, au point de vue juridique, à une négociation ou un accord entre les parties. Il met l'accent sur le fait que, même dans le cas des contrats conclus entre des acteurs privés, le rôle de l’État consiste à protéger les droits de chaque partie. 

« On ne renégocie les contrats que s’ils sont expirés », a argué Boisson, soulignant que la renégociation d’un contrat, dans le cas contraire, est possible uniquement quand il y a un consentement mutuel. Selon Pierre-Marie Boisson, les contrats en eux-mêmes ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan. Le véritable problème pour lui, c’est que l’État collecte uniquement 30% de ce qu’il produit. « L’essentiel de la production est thermique. Entre 65 et 70% de la production est alimentée par le pétrole », a déclaré l’économiste, avançant qu’il n’y a pas de volonté politique des autorités étatiques pour résoudre le problème de l’EDH dû, en partie, au vol du courant électrique. Jusqu’au bout dans son argumentaire juridique, Pierre-Marie Boisson ne conçoit pas que l’État puisse continuer à payer les honoraires dans le cadre d’un contrat expiré.

La bonne santé anormale des banques

Pour l’économiste Pierre-Marie Boisson, dans une économie haïtienne en stagnation, les banques sont en bonne santé. « L’année 2016 a été anormalement bonne pour le secteur bancaire ». Les différentes interventions de la banque centrale sur le marché ces deux dernières années ont eu pour effet, paradoxalement, de favoriser les banques commerciales. Avec les nombreuses injections de liquidités de la banque centrale sur le marché depuis 2015 pour tenter de stabiliser le taux de change, les banques ont su réaliser des profits anormaux, explique Pierre-Marie Boisson. Loin de vraiment contribuer à résoudre le problème, l’État, par son intervention, a rendu l’économie plus fragile, car le secteur bancaire, soutient l’économiste en chef du groupe Sogebank, se caractérise par un paradoxe. La structure économique peut aller mal, mais les banques sauront toujours faire des profits même s’ils sont conjoncturels, sauf dans des cas extrêmes de crise économique. 

Pierre-Marie Boisson cite la transaction de 2015 où l’État, pour payer des arriérés, a sollicité le financement de la Banque de la République d’Haïti. Cette transaction a permis aux banques commerciales de gagner d’énormes revenus parce que la BRH a dû leur demander de l’aide. « Si l’État n’avait pas accumulé ces arriérés et n’avait pas fait de déficit en demandant cette intervention ponctuelle, les banques n’auraient pas réalisé tous ces revenus », a fait remarquer l’économiste en chef de la Sogebank. 

Par ailleurs, Pierre-Marie Boisson a indiqué que le secteur des exportations a progressé. Cette situation est due à la dépréciation de la gourde qui a rendu la compétitivité effective plus évidente. De 2003 à 2013, en raison de la stabilité relative du taux de change, les exportations et surtout le secteur textile ont végété. Ce n’est qu’en 2014 que la situation a commencé à changer, a dit M. Boisson. À remarquer que l’économie haïtienne est composée de 60% de services et de 30% de commerce et d’hôtellerie. Le tourisme a considérablement baissé, de l’avis de l’économiste, qui pense que le retrait de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) ainsi que les tensions politiques y ont été pour beaucoup. Le budget de la Minustah a baissé de plus de 46 % et cela va continuer avec le retrait définitif de cette mission dans le pays, s’inquiète M. Boisson. L’économie haïtienne connaît la souffrance, avance Pierre-Marie Boisson. Que ce soit le tourisme, le commerce avec l’effacement de la dette de PetroCaribe, l’agriculture avec l’ouragan dévastateur Matthew où l’immobilier et toutes les activités économiques découlant de ces secteurs ont régressé. 

Change, les avantages d’une gourde faible

L’économiste Pierre-Marie Boisson persiste et signe. Fidèle à sa thèse, il évoque les avantages d’une gourde faible pour certains secteurs de l’économie dont l’industrie textile, les exportations et le tourisme. Il craint qu’une trop grande appréciation du change ne compromette les promesses de forte création d’emplois dans le textile à un moment où la BRH, pour la fin de l’exercice, projette d’injecter plus de 120 millions de dollars sur le marché des changes. Ces derniers jours, la gourde s’est confortablement écartée des 70 gourdes pour un dollar (64 gourdes pour 1 $). « Si vous avez une situation où le change se met à monter rapidement, vous avez des anticipations au niveau des vendeurs qui font de la rétention et vous avez une anticipation au niveau des acheteurs qui paniquent. Ceci fait monter le change plus vite qu’il ne devrait. La même chose est vraie à l’inverse », a expliqué doctement l’économiste Pierre-Marie Boisson avant de préciser les raisons ayant provoqué la dernière flambée du change. « Il y a eu une injection importante de gourdes ayant suivi le premier trimestre catastrophique qu’on a eu avec le [passage du] cyclone Matthew et qui a coïncidé avec les élections », a rappellé M. Boisson indiquant qu’une dizaine de milliards de gourdes ont été injectées dans l’économie dans les premiers quatre mois de l’exercice en cours. 

« Le mois de janvier est un mois dangereux pour le change. Je crois que la banque centrale s’est mise à réagir correctement et a stabilisé le change en janvier, mais par contre, en février et surtout en mars, il y a eu une remontée due à l’importante liquidité qu’il y avait », poursuit l’économiste signalant que la banque centrale a raréfié la gourde pendant le mois d’avril qui vient de se terminer. Selon lui, « on a eu à peu près 2 milliards en moins d’extinction de la gourde ». Toutefois, il pense que le taux de change sous peu va se remettre à grimper. « Cela dépend évidemment du comportement de l’État au niveau fiscal », a-t-il déclaré. Calmement, Pierre-Marie Boisson a invité la population à ne pas s’étonner de cette prochaine remontée. 

Pourtant, il dit ne pas souhaiter trop d’appréciation du taux de change à cause du fort potentiel de création d’emplois en jeu actuellement au niveau de l’industrie textile et qu’il ne faut surtout pas décourager cet élan, d’autant plus qu’il y aura une augmentation du salaire minimum. « La gourde ne devrait pas reprendre trop de valeur par rapport au dollar parce que ceci affecterait les prix relatifs qui favorisent à la fois l’agriculture, les exportations et le tourisme. Et ce sont les trois secteurs à mon avis qui doivent être stimulés dans l’économie haïtienne pour avoir une embellie au niveau des familles », a renchéri Pierre-Marie Boisson. « Nous parlons d’un potentiel de création entre 30 et 40 000 emplois dans les deux années fiscales 2017-2018. Il ne faut surtout pas entraver cela », prévient ce dernier estimant que ces 40 000 emplois vont générer environ 340 millions de dollars américains de plus dans la balance des paiements. « C’est la taille du PetroCaribe », a-t-il dit. 

Le change profitable au secteur bancaire 

« Le secteur bancaire a eu une très bonne année et même a eu, je dirais, une année anormalement bonne », a constaté Pierre Marie Boisson faisant remarquer que trop d’interventions sur le marché peuvent favoriser les banques. « Cela a été le cas cette année », révèle-t-il. Depuis 2015, a-t-il ajouté, il y a eu pas mal d’interventions pour essayer de juguler le mouvement d’ajustement du change qui ont créé des profits, je dirais, qui sont anormaux pour les banques. « Quand le change est très volatile, en général les marges d’intermédiation pour n’importe quel acteur, que ce soient les banques ou les agents de change, tend aussi à s’écarter un petit peu. Ceci tend à faire faire des profits conjoncturels aux banques qui ne reflètent pas le structurel », a expliqué Pierre-Marie Boisson. 

De l’avis de M. Boisson, il n’y a pas eu que le secteur bancaire à avoir profité du change. À en croire l'économiste, la dépréciation de la gourde, au cours des deux dernières années fiscales, a permis au secteur de l’exportation de retrouver un petit peu de la compétitivité. Même s’il reconnaît que les problèmes du secteur des exportations proviennent d’un rétablissement, d’une correction au niveau des prix relatifs et non du taux de change réel. Toutefois, il a concèdé que le taux de change avait apprécié pendant 10 ans pratiquement, de 2003 à 2013. Pierre Marie-Boisson a qualifié de "noble" la volonté du président Jovenel Moïse de relancer l'agriculture. Pour le moment, il a souligné que l'enveloppe très limitée mobilisée jusqu'ici risque de ne pas permettre d'atteindre les objectifs fixés

L’ajustement des prix des produits pétroliers

L’ajustement, pour un État privé d’au moins 900 millions de gourdes chaque mois de recettes pétrolières, est incontournable. Mais il y a un coût politique. Si ce niveau de non-perception représente un gros sacrifice fait par l’État, par la collectivité, l’ajustement, sans aucun doute incontournable, est « un processus très difficile » avec un « coût politique » évident, soutient  l’économiste Pierre-Marie Boisson. Sans détour, il fixe une responsabilité, un mauvais choix fait par l’État, sur une longue durée, d’administrer les prix des produits pétroliers sans tenir compte des fluctuations du marché. Les ajustements, souvent décalés par rapport à la réalité du marché, sont source de difficultés, a expliqué sans détour Pierre-Marie Boisson, l’un des économistes les plus brillants de sa génération. 

Patrick St Pré

Martine Isaac

Gerard Jeanty Junior 

et Roberson Alphonse

source le nouvelliste