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Haïti peut-elle s’approprier les progrès technologiques?

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En réaction à ma précédente chronique sur la pertinence en Haïti des idées sur les innovations technologiques du prix Nobel d’économie en 1987, Robert Solow, le docteur en économie Arnousse Beaulière (1) a posé les questions suivantes: i) Comment s’approprier les progrès technologiques de manière efficiente en Haïti quand on connaît l'état de décrépitude de notre système éducatif ? ii) Quelle croissance économique peut-on donc vraiment attendre d’une application du modèle de Solow dans un tel contexte ?

Par ces questions, il voulait justifier que certaines étapes préalables sont nécessaires à réaliser avant de penser à s’approprier des nouvelles technologies. Mes réponses ne souffrent d’aucune ambigüité. Oui, Haïti peut et doit s’approprier les progrès technologiques. Elle gagnera énormément, en termes de croissance économique, d’une application intelligente du modèle de Solow.

Évidemment, il faut un niveau minimal d’éducation scientifique pour pouvoir s’approprier efficacement les progrès technologiques. Avons-nous ce niveau en Haïti? La réponse est étrangement oui. Il suffit de visiter la Faculté des sciences (FDS) de l’Université d’État d’Haïti et les autres facultés de génie du pays pour s’en convaincre. Il faut se rendre compte également de la facilité avec laquelle les compagnies téléphoniques comme la Digicel et la Natcom arrivent à s’implanter en Haïti. Et les ingénieurs et techniciens haïtiens y ont joué un rôle crucial. Même des paysans haïtiens ne sachant ni lire ni écrire arrivent aujourd’hui à utiliser les téléphones portables.

De plus, on peut envisager des coopérations, en termes de transfert de technologie, avec des universités étrangères qui sont disposées à partager leurs connaissances et leur savoir-faire avec Haïti. La FDS détient une excellente collaboration en ce sens avec l’Université Nice Sophia Antipolis en France. D’autres universités privées haïtiennes disposent d’autres partenariats intéressants avec des universités étrangères. Les résultats demeurent satisfaisants. D’autant plus que l’on ne demande pas forcément à Haïti d’inventer en partant de rien mais plutôt de s’adapter et d’innover à partir de l’existant. On ne l’interdit pas d’inventer non plus. L’univers scientifique est ouvert, en dehors des barrières de race, de classe, de religion et de sexe.

Le professeur haïtien Samuel Pierre représente un modèle en ce sens. Il détient des brevets d’invention à l’École Polytechnique de Montréal. Il est un expert reconnu à travers le monde dans les systèmes de télécommunications, les réseaux de télécommunications, les télécommunications mobiles et personnelles et les systèmes de télécommunications sans fil. Il est en train de partager ses connaissances et ses expériences avec les jeunes Haïtiens à travers l'Institut des sciences, des technologies et des études avancées d'Haïti (ISTEAH) qui fonctionne dans les départements de l’Ouest, du Centre et du Nord. Tant d’autres scientifiques haïtiens sont à la frontière de la recherche et du développement scientifique et technologique. Haïti doit chercher à en profiter davantage.

En clair, le niveau d’éducation, même faible en Haïti, ne constitue pas un frein à l’appropriation des progrès technologiques. Bien qu’il reste beaucoup d’efforts à faire afin qu’Haïti soit plus compétitive au niveau de l’enseignement préscolaire, primaire, secondaire et universitaire. Mais le problème se situe dans le système, pas dans la capacité des jeunes apprenants. Aujourd’hui, en Colombie britannique au Canada, on commence à enseigner la programmation informatique dès les classes de primaire. Les enfants s’en donnent à cœur joie et grandissent avec la programmation comme culture de base. Ils apprennent à lire, à écrire, à calculer et à programmer. Tout le monde.

Il faut qu’en Haïti, on cesse de faire la distinction entre les gens de lettres et les gens de sciences. Tous les enfants peuvent apprendre toutes les matières si elles sont bien enseignées. Ils doivent tous avoir une culture scientifique de base. Dans les laboratoires occidentaux de recherche d’aujourd’hui, les sociologues, les médecins, les psychologues…programment presque aussi bien que les informaticiens. Ils manipulent l’outil statistique avec quasiment la même aisance que les statisticiens. Haïti doit emprunter le pas.

Mauvaise interprétation des modèles économiques ?

Je ne partage pas non plus les propos du Dr Beaulière quand il affirme : « Il me semble plus que jamais déterminant de relever que la croissance telle que conçue dans le temps par des économistes néolibéraux ne peut plus constituer l'alpha et l'oméga d'une politique économique. Y compris en Haïti. » D’abord, aucun modèle (théorie) économique ne peut avoir la prétention d’être l’alpha et l’oméga d’une politique économique. Un modèle est fait pour étudier un phénomène donné.

Il devient également de moins en moins important de préciser si une théorie a été développée par des économistes néolibéraux ou néokeynésiens. Les modèles et les théories sont plutôt testés avec les données pour voir s’ils collent bien à la réalité d’un pays. Et le modèle de Solow a passé avec succès ces tests empiriques. Il a cependant été mal interprété à certains égards, même par des économistes. De plus, la théorie sur le développement économique a été élaborée dans un contexte postkeynésien. Harrod et Domar ont d’ailleurs prolongé les réflexions de court terme de Keynes sur le long terme. Les politiques de développement mettent souvent l’accent sur les interventions à envisager par l’État en vue de promouvoir la croissance et le développement économiques, un reflexe qui va à l’encontre de l’orthodoxie classique libérale.

On assimile souvent à tort la réflexion sur le développement économique à l’idéologie ultralibérale. Cela vient du fait qu’au début des années 80, l’économiste libérale Anne O. Krueger avait fortement influencé la philosophie du financement du développement en soutenant à travers ses travaux que les pays en développement qui pratiquaient le libéralisme croissaient beaucoup plus vite que ceux de l’Afrique qui préconisaient l’autosuffisance, la nationalisation et la centralisation. Certains pays asiatiques comme le Singapour, la Corée du Sud servaient d’exemple pour vanter les bienfaits de la libéralisation des marchés, supportée par la théorie ricardienne de spécialisation et le laisser-faire d’Adam Smith.

Mme Krueger avait travaillé de 1982 à 1987 à la Banque mondiale comme vice-présidente du Département d’économie et de la recherche avant de devenir première directrice adjointe du FMI de 2001 à 2006. Durant cette époque, le FMI et la Banque mondiale avaient conditionné leur support à une série de réformes, notamment la libéralisation des économies. Les pays en développement qui présentaient ce profil recevaient un soutien considérable de ces institutions de Bretons Woods créées sous l’influence des idées de Keynes.

La décennie d’après a permis de constater que la libéralisation des économies ne suffit pas à favoriser leur décollage économique, ce qui a revigoré l’ardeur du courant antinéolibéral. Plusieurs explications ont été données à ce fait. Robert Lucas, prix Nobel d’économie en 1995, pourtant néolibéral, a fait de célèbres critiques de cette approche. Pour lui, sans un niveau suffisant de capital humain et d’infrastructures, la libéralisation ne saurait conduire à grand-chose. Et c’était prévisible que ces politiques n’allaient pas produire les effets escomptés. Ces critiques ne ralentissaient pas pour autant, de sitôt, les institutions financières internationales dans la promotion de la libéralisation. Cela peut s’expliquer par la lourdeur administrative et la persistance institutionnelle.

Un modèle (ou une théorie) est élaboré pour étudier un problème spécifique sous des hypothèses précises. Roy Forbes Harrod (1939) et de Evsey Domar (1946) ont étudié l’importance de l’épargne (investissement) sur la croissance et le développement économiques. Robert Solow (1956) a regardé l’importance du capital (épargne, investissement), le travail (main-d’œuvre, population) et le progrès technologique. Robert Lucas Junior (1988) considère le rôle du capital humain.

Robert Barro (1990) met l’accent sur l’instabilité politique pendant que Douglas North (1990), Prix Nobel d’économie en 1993, a ouvert la voie à la nouvelle économie institutionnelle en regardant l’impact des institutions sur la croissance et le développement économiques. Jeffrey Sachs (1998) traite de l’importance de la géographie, Joan Loporta (1999) analyse l’effet des origines légales pendant que Daron Acemoglu (2001) examine l’impact des origines coloniales. Jared Diamond (2004), lui, accorde une place importante aux décisions politiques sur la croissance et le développement économiques.

Chacun de ces travaux regarde un aspect particulier d’une extrême importance dans la croissance et le développement économiques. Pour avoir une vue globale, il faut considérer l’ensemble de ces idées, les mettre en contexte, en extraire la substantifique moelle tout en identifiant de nouveaux éléments. Certainement, on ne peut les isoler les uns des autres. Et ce travail, dans le cas d’Haïti, requiert la contribution de tous. Il y a toute une idiosyncrasie haïtienne à considérer.

La croissance économique : une étape nécessaire

L’économiste Beaulière pose également les questions suivantes : « Quel est le sens d’un taux de croissance économique de 2, 3, 4 voire 5 % dans un pays en développement comme Haïti ? Ces taux de croissance élevés ont-ils jamais permis de réduire la pauvreté dans ce pays ?» Il poursuit : « Au contraire, malgré ces chiffres que certains pays comme la France – qui peine à avoir 1,5% de croissance depuis plusieurs années ! – pourraient nous envier, des millions d’Haïtiens s’engouffrent dans une misère insupportable de jour en jour ! Et je signale, comme tu le sais, que Haïti n’est pas le seul pays dans ce cas, de nombreux pays africains aux taux de croissance mirobolants qui frôlent parfois les deux chiffres ne parviennent pas à réduire durablement la pauvreté ! Et dans d’autres pays dits ''riches'', souvent la croissance ne s’accompagne même pas de création d’emplois ! »

À ces questions, l’ingénieur et économiste Jean Hans Garçon répond : « Il ne faut pas oublier non plus que tous les pays qui sont devenus riches ou qui arrivent à améliorer fortement le niveau de vie de leurs habitants jouissaient à un certain moment d’un taux de croissance élevé. Aujourd’hui, ces pays ne croissent plus comme avant, parce qu’ils ont atteint ce que Solow avait appelé leur sentier de croissance équilibré (ou balanced growth path en anglais). Il leur faut alors des mécanismes innovateurs pour améliorer leur trajectoire de croissance. » Ce sentier est atteint quand tous les autres facteurs (capital et travail) sont utilisés à leur niveau et rendement maximum, étant donné un niveau de technologie.

Comme l’avait démontré Solow justement, la croissance économique tend à diminuer dans le temps avec le développement économique sauf si le pays en question fait des progrès technologiques continuels. L’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), le Japon et la Chine sont des exemples éloquents. Solow a expliqué ce phénomène par la loi des rendements décroissants.

Le taux de croissance économique élevé constitue une étape nécessaire, souvent non suffisante. Notamment, en contexte de faiblesse institutionnelle. L’existence des institutions prédatrices explique en grande partie pourquoi des pays à croissance économique élevée ne créent pas d’emplois et n’arrivent pas à réduire significativement la pauvreté extrême. Il s’agit d’un problème de redistribution des bénéfices de la croissance économique plutôt qu’un problème de la croissance elle-même. Mais il n’y a aucun pays qui arrive à créer des emplois et réduire la pauvreté extrême en dehors d’une croissance économique élevée et soutenue.

Le débat demeure ouvert sur la relation entre la croissance économique et la réduction des inégalités. Une des idées répandues est celle du lauréat du prix Nobel d’économie en 1971 Simon Kuznets qui a démontré que les inégalités tendent à augmenter dans les pays qui commencent à s’industrialiser, mais que la distribution des revenus se concentre lors d’une phase ultérieure de la croissance. Cette idée invite à tolérer un certain niveau d’inégalité avant de penser à le contrer à mesure que la croissance se renforce au fil du temps.

Il faut se préoccuper de l’augmentation de la taille du gâteau avant de penser à sa séparation. On peut le faire parallèlement si l’on s’assure que cette démarche ne plombera pas les incitations à son accroissement. On ne peut pas procéder à la séparation du gâteau avant de l’avoir préparé ou de l’avoir agrandi. C’est ce que l’on a fait, trop souvent en Haïti.

Thomas Lalime - nouvelliste

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(1) : Pour plus de détails sur la thèse du Dr Arnousse Beaulière, voir : Haïti : Changer d’ère, L’Harmattan, 2016.