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Après six mois, quel bilan pour Jovenel Moïse?

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Si une élection présidentielle se tenait ce dimanche, l’homme de la banane serait sans doute réélu. Cela ne signifie par pour autant que tout va bien et que l’avenir s’annonce sans incertitude. Président de la République depuis le 7 février 2017, le président Jovenel Moïse jouit d’une période de grâce sans nuage. L’opposition est désorientée. Aucun gros écueil ne s’est dressé sur sa route. Le président a pu faire passer une augmentation des prix des produits pétroliers en amadouant les syndicats de transport public et il a survécu sans trop de soucis à l’ajustement du salaire minimum. Il y a une multitude de grèves, à chaque fois, une commission ou ses alliés au parlement l’aident à gérer les demandes. Dans tous les cas, le président a su trouver la bonne posture pour ne pas être en opposition frontale avec ceux qui veulent plus : nos fameux syndicats.

La population, jusqu’à cette date, n’a rien à reprocher au président. Jovenel Moïse n’a pas pris de mesures impopulaires. Il n’a pas commis de fautes ni lâché de déclarations incendiaires. Il y a eu des écarts de langage comme « Le président a parlé. Point barre ! », mais dans l’ensemble, rien de grave ne s’est produit ces six derniers mois qui pourrait altérer la relation de confiance.

Nombreux sont ceux qui doutent des innombrables promesses du président : l’eau pour tous, l’électricité pour tous, des centaines de kilomètres de route, des passeports pour tous, l’acte de naissance dès la naissance, une caravane du changement pour chaque département, elatiye. 

Les promesses ont deux avantages : elles n’engagent que ceux qui y croient, d’une part, elles permettent de faire le bilan de celui qui les proclame, d’autre part. Jovenel Moïse, dans moins de 22 mois, devra faire la preuve que tout le pays est électrifié 24 heures sur 24. Cela ne signifie en rien que la fée électrique sera au rendez-vous, mais tout le monde dispose d’une unité de mesure claire de l’action présidentielle.

Parlant de l’action présidentielle, la partie sombre du bilan des six mois est cette incapacité à faire démarrer la machine gouvernementale. Il y a une alchimie qui n’existe pas entre le président des promesses et le gouvernement des invisibles qui sert de bras pour cristalliser dans la glaise du réel ses engagements. On ne voit pas, on ne sent pas que ministres et directeurs généraux travaillent à rendre effectives les promesses nombreuses du président. Le premier ministre d’ailleurs ne reprend pas ni ne relaie les rêves présidentiels.

Le budget rectificatif, tout comme le prochain budget de la République pour l’exercice 2017-2018, ne reflète pas les grandes ambitions annoncées. On ne sait toujours pas avec quoi ni comment vont être financés l’eau, le courant, les routes, l’armée et autres vœux. Mais comme le président annonce sans parler de taxes supplémentaires ni de coupes dans les dépenses actuelles, personne ne s’inquiète. C’est la partie magique de l’action gouvernementale.

Pour une fois que le Parlement et l’exécutif dansent sur le même tempo, l’agenda législatif avance. Des lois sont votées. D'aucuns s’inquiètent cependant de l’introduction d’une série de textes qui visent à restreindre les libertés publiques ou à imposer un carcan religieux à la société. Mais voilà, une majorité a le droit de conduire la politique qui lui sied. Un homme d’affaires président, des religieux au Parlement, Haïti penche vers la droite décomplexée sous Jovenel Moïse.

La politique étrangère du gouvernement a marqué des tournants. Les relations entre Haïti et la République dominicaine sont apaisées, même si cela se fait au détriment du sort de plusieurs milliers des nôtres installés chez Danillo Medina. Le Venezuela et Cuba ne semblent plus être de nos meilleurs amis. Les clins d’œil à la Chine et à ses potentiels milliards n’ont jamais été autant appuyés. "Jovenel Moïse fera-t-il le grand saut pour pouvoir financer ses promesses?" est la grande question de ses six premiers mois comme président.

Pour le reste de la communauté internationale, c’est la déconnexion. Le président, s’il s’est rendu en République dominicaine, a assisté à des sommets et a rencontré le vice-président américain Mike Pence, à Miami, il n’a pas encore effectué de tournée des capitales des grands pays amis d’Haïti ni visité les sièges des institutions internationales. On ignore s’il se rendra à l’ONU pour l’Assemblée générale de septembre prochain où il pourrait marquer la fin de mission de la Minustah et décrire sa vision de l’avenir d’Haïti. 

Quelle est la politique migratoire du pays ? Quelle est notre philosophie de l'aide internationale ? Avec quels diplomates le président va-t-il conduire sa diplomatie? on l’ignore. Quel sera le leitmotiv pour remplacer le « Haïti is open for business » de la diplomatie d’affaires du tandem Martelly-Lamothe? on ne l’a pas encore découvert. On ne sait pas si la réforme dans les rangs de la pléthorique diplomatie haïtienne aura lieu un jour ni si celle annoncée de l’administration publique pourra se réaliser. Pour un gouvernement qui a besoin de ressources pour mener à bien plein de projets, le dilemme est de se séparer des employés inutiles mais recommandés par ses amis du Parlement comme de déplaire aux commanditaires de sa campagne électorale.

La vision de l’avenir du pays est l’autre point faible du bilan des six premiers mois. On ne sait toujours pas où veut nous conduire Jovenel Moïse. Ni sur quels choix stratégiques il misera les maigres ressources du pays. Si les petits projets sont légion, de grands chantiers ne sont pas lancés. Reprendre les mesures passées pour la rentrée des classes, par exemple, ne changera rien au sort des élèves ni des étudiants. Faire de nouvelles routes, réparer les anciennes, construire des aéroports, vouloir acheter des trains, un téléphérique, ne modifient en rien notre incapacité à mettre sur pied un vrai plan de transport. La santé, au-delà d’inaugurer un hôpital ou un centre de dialyse, souffre des mêmes symptômes qu’avant. La justice est toujours en convalescence en dépit de certaines actions ponctuelles.

En six mois de présence assidue sur le terrain, Jovenel Moïse a changé bien de situations, pour le mieux. Cependant, dans plusieurs secteurs, l’implication directe du président de la République n’augure en rien des solutions pérennes. Il nous faut des institutions qui marchent bien toutes seules. Pour le moment, nous avons la force de la parole présidentielle qui pousse au résultat. Dans le passé, cet interventionnisme n’a pas changé grand-chose dans l’ADN d’une administration publique abonnée au kalewès.

Dernière faiblesse du bilan, le pays n’est pas encore en marche. Il y a comme une attente pour une parole rassembleuse. Le discours qui proposera l’étincelle de l’allumage n’a pas encore été prononcé. Le président Moïse, le jour de son installation comme lors de l’annonce des résultats de son élection, avait promis de réaliser des états-généraux de la nation. Cette promesse d’enclencher l’’inclusion n’a pas encore été tenue ni non plus il n’y a pas eu de discours, de message, de communication pour inviter le pays à se lever et à relever nos défis communs. Comme dit Roberson Alphonse, nous sommes encore dans un « One-Man-Show ».

Un pays ne peut aller loin si un seul homme est au travail pour changer son destin, Monsieur le président.

Et comme tout a commencé par une élection, le plus grand point faible des premiers six mois concerne la démocratisation. Le président freine et empêche la conclusion des élections pour les assemblées locales et départementales. Il retarde la création du Conseil électoral permanent. Il ne met pas à l’ordre du jour les prochaines élections sénatoriales pour un tiers du grand Corps. Jovenel Moïse oublie-t-il déjà comment le mandat de Michel Martelly a été miné par des questions électorales ? Le président n’a-t-il rien appris des déboires de tous les présidents depuis 1986 qui ont voulu modifier à leur guise le calendrier ou des résultats d’élections ?

Renforcer l’État de droit, relever la justice, fortifier la démocratisation, combattre la corruption sont des tâches plus importantes que bien d’autres dans un pays comme Haïti. À chaque fois qu’un chef de l’exécutif les néglige, il se fragilise. Il reste heureusement 54 mois à Jovenel Moïse pour s’y atteler et réussir là où peu de présidents haïtiens ont pu faire des progrès.

Frantz Duval Editorial du Nouvelliste