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De pays essentiellement agricole à pays de potentiels immigrés, essentiellement

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La question migratoire n’a jamais été autant d’actualité que ces dernières semaines. Elle le sera encore dans les jours qui viennent. Parce que le président américain Donald Trump doit se prononcer sur le renouvellement du TPS pour 56 000 de nos compatriotes. Parce que le Programme national de régularisation des étrangers (PNRE), ce programme mis en place par la République dominicaine pour permettre aux Haïtiens de régulariser leur situation dans ce pays, va prendre fin et que plus de 100 000 des nôtres risquent de ne pas rencontrer les exigences dudit programme. Parce que les Haïtiens vont continuer à prendre l’avion pour aller au Chili.

Pour toutes ces raisons la conférence autour de la thématique « Enjeux et défis de la migration haïtienne », tenue vendredi à l’Institut français, avait un sens. La table ronde se tenait dans le cadre de la deuxième édition du Festival de la coopération Union européenne – Haïti de la Semaine de l'Europe 2017. L’Union européenne a cela de particulier comme bailleur de fonds qu’elle s’implique dans le débat et donne une grande place à la société civile haïtienne. 

Sous la modération de Matt Woods, de l’Union européenne, à écouter Jean Marie Théodate, enseignant-chercheur, Colette Lespinasse, chercheur et ancienne directrice du GARR (Groupe d’appui aux  rapatriés et réfugiés), Annie Horricks, de l’Organisation des Etats américains (OEA), Bernard Lami, de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), et Alfred Pierre, enseignant-chercheur, on apprend sans surprise que la question migratoire, quoique absente des réflexions stratégiques de l’Etat haïtien, s’impose d’elle-même dans un pays qui a deux millions et demi de ses ressortissants vivant à l’étranger.

Pour présenter la position officielle de l’actuelle administration, un membre du Conseil de développement économique et social à la Primature aurait dû prendre part au débat ; empêché ailleurs, il n’y a pas mis les pieds. S’il avait été présent, il aurait appris que l’Etat haïtien en 2017 peine encore à identifier les 250 000 enfants qui naissent chaque année dans le pays. Que l’Etat haïtien n’a toujours pas les moyens de donner acte de naissance, extrait d’archives, carte d’identification nationale et passeport à des milliers d’Haïtiens à travers le monde et même à ceux qui vivent sur le territoire qui des fois détiennent un acte de naissance que les archives nationales sont incapables de retracer dans leurs registres. Mais bon l’Etat sait déjà tout cela.

L’Etat sait-il que dix ports en contact avec des bateaux venant de l’étranger ne sont pas certifiés, que la frontière avec la République dominicaine n’a pas que quatre points de passage (ce qui est officiel) mais 101 points de passage, comme l’a souligné le représentant de l’Organisation internationale pour les migrations, vendredi lors de la table ronde.

La table ronde a mis en avant une évidence, Haïti vit la fin d’un mythe : pays essentiellement agricole. Le pays s’installe dans une nouvelle identité : pays de potentiels immigrés, essentiellement. Il y a plus d’Haïtiens émigrés qu’il n’y en a d’actifs dans l’agriculture. Les revenus transférés vers Haïti par la diaspora dépassent la part de l’agriculture dans le produit intérieur brut (PIB). Si partir attire de plus en plus d’Haïtiens, l’agriculture peine à trouver des bras pour ses champs.

En dépit de cette nouvelle situation, "l'Etat ne fournit aucun accompagnement à ceux qui veulent migrer", selon le professeur Alfred Pierre. 

S’il y a plus ou moins 2,5 millions d'Haïtiens qui vivent à l'étranger, comme l’estiment les experts, il doit en avoir 11 millions d'Haïtiens qui rêvent de partir de leur pays. Tous ne partiront pas. Parce que certains ne rêvent jamais ; parce que tous les rêves ne se réalisent pas toujours ; parce que certains partent et reviennent. 

En 2017, seuls nos morts ne rêvent pas d’ailleurs, ils y sont déjà, au cimetière. Nous sommes devenus essentiellement un pays d’immigrés potentiels.

Editorial du Nouvelliste