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L’idéophone « tchwipe » et son problème d’équivalence en français

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Je n’avais pas l’intention de publier d’article sur ce sujet, mais mes étudiants en analyse du discours à la Faculté de Linguistique Appliquée m’ont à cor et à cri demandé de partager avec les lecteurs haïtiens (et francophones en particulier) ces éléments de réflexions qu’ils jugent dignes de l’être. Aussi n’ai-je pas pu résister à leur insistance et j’ai, enfin, décidé de les publier.

Introduction

Le président de la République d’Haïti, M. Michel Martelly, a, lors de sa conférence de presse du 3 février 2012, au salon diplomatique de l’aéroport de Port-au-Prince, affiché un comportement verbal qui sur http://www.ahphaiti.org est qualifié « d’irrévérence gratuite à l’endroit des journalistes ». D’autres y ont vu un dérapage communicationnel témoignant d’un manque flagrant de respect pour les journalistes qui l’ont questionné mais aussi pour ceux – premier ministre, ministres, parlementaires, etc. – qui étaient présents à ses côtés, ajoutés aux auditeurs et téléspectateurs de nos media. Ce qui les a portés à produire pareil jugement est surtout le caractère agaçant des réponses du président aux questions des journalistes, un président qui se montre toujours à la défensive.

Mais ce qui m’intéresse dans ce présent article, ce ne sont pas les interprétations sociopolitiques du discours du président ni son comportement socio-langagier. Ce qui me préoccupe ici, c’est la manière de rendre en français la dernière émotion qu’il a exprimée par le fait de « tchwipe » et le geste qui l’accompagne. Ma préoccupation n’est donc que linguistique ! Ce qui m’a surtout motivé, c’est notamment la manière dont la presse écrite en français et les commentateurs d’émissions en français essaient de rendre le mot en français. Le terme "tchwipe" est bien un prétexte pour introduire dans la réflexion la notion d’idéophone qui me semble digne d’intérêt d’être vulgarisée car, après tout, c’est de cela que relève le fonctionnement phonético-sémantique du terme en cause.

La pratique du français en Haïti se fait dans une ambivalence entre un français standard (FS) avec des normes explicites venues d’ailleurs [même si la notion de français standard en est une qui charrie tout un ensemble d’idéologies qui ne rendent pas toujours service] et le français haïtien (FH) fonctionnant selon des normes endogènes (locales) qui ne sont guère reconnues comme telles par la communauté. Ces normes sont fabriquées de l’intérieur et c’est notamment pour cela qu’elles ne font l’objet de reconnaissance communautaire. En effet, le français pratiqué en Haïti connait un développement linguistique tel que cela lui vaudrait, sur le plan diatopique (d’ordre géographique), de pouvoir être considéré comme le FH, c’est-à-dire une variété du français propre à Haïti qui développe un ensemble de spécificités propres aux langues que le français côtoie dans le plurilinguisme haïtien, à savoir (par ordre d’importance en termes de pratiques linguistiques ou de la démographie de leurs locuteurs) le créole, [le français], l’anglais et l’espagnol.

Quelques observations

Dans une Note de protestation de l’Association des Journalistes Haïtiens publiée le 4 février 2012 dans Haïti en marche : haitienmarche.com, le terme est repris dans une certaine version créole : « … Le pire était à venir lorsque le chef de l’Etat a choisi de "twipe" le confrère de la presse avant de partir ».

Dans Le Matin du 3 février 2012, il est écrit « En présence de l’ambassadeur vénézuélien accrédité en Haïti, Michel Martelly a fait preuve d’une intolérance certaine par rapport aux questions des journalistes. Il les (sic.) dicte, d’ailleurs, les questions qu’il fallait poser. Et d’un clip dental, geste qui humilie le pays tout entier, il a laissé la tribune sans s’excuser auprès des invités présents à cet effet » (http://lematinhaiti.com/contenu.php).

Dans un article paru le 4 février sur http://www.ahphaiti.org/, on peut noter la forme approximative dans la phrase suivante : «  Le président Martelly a bouclé son intervention par un geste sonore de grand mépris, mais à son passif, en "cuipant" les journalistes ».

Considération ponctuelle d’ordre linguistique

Dans le premier exemple, il convient de souligner que la forme graphique utilisée est plutôt approximative. En réalité, cette graphie ne correspond guère à la manière dont les locuteurs haïtiens prononcent le terme : ils disent généralement "tchwipe" ou même "tipe" mais non "twipe". Donc, si cette approximation est certifiée évidente sur le plan de la graphie, elle l’est également bien du côté de la phonétique.

L’expression « clip dental », dans le deuxième exemple, est une belle petite invention, un petit bijou de traduction. Il n’y a pas, dans Le Robert 2012 une acception du terme clip qui corresponde à ce que dénote l’action de "tuiper". En outre, son association avec l’adjectif dental en ferait un bruit plus sec que celui qui est effectivement produit. Le sens de cette paraphrase de "clip dental" est renforcé par le terme "geste" qui ajuste le sémantisme du mot et qui demanderait une certaine excuse auprès des autres « avant de laisser la tribune ». Et cette même observation est faite aussi dans le troisième exemple où il est question d’« un geste sonore de grand mépris ».

Dans le troisième et dernier cas, le terme est mis entre guillemets (comme dans le premier d’ailleurs), ce qui sous-tend que le rédacteur le considère comme un terme étranger au français la langue de rédaction de son texte, le créole en l’occurrence. Il faut souligner aussi que "cuiper" tel qu’écrit dans l’orthographe du français – même si le mot en soi n’est sinon français du moins du français haïtien – est celui que les Haïtiens utilisent en général en s’exprimant en français pour indiquer l’acte communicatif qu’a produit le président de la République à la fin de sa conférence de presse.

En principe, la différence entre "cuiper" et "tuiper" tient d’un phénomène phonologique dénommé palatalisation par lequel un phonème non palatal le devient. Dans la réalisation du phonème palatal l’articulation comporte un resserrement entre la partie médio-dorsale de la langue et le palais dur, ce resserrement produisant un son proche de la voyelle /i/. Dans ce cas qui nous concerne, le phonème /k/ se palatalise en /tʃ/ ou en /tɥ/. D’où on passe de "cuiper" à "tchwipe" (en créole basilectal) et "tuiper".

Sur un plan général, en termes de rédaction journalistique contextuelle, il est à remarquer que dans les trois exemples considérés il est clairement indiqué que le dérapage communicationnel est intervenu à la fin de l’acte discursif du premier citoyen de la Nation.

Sur le plan sémantique, le terme "tchwipe" est un verbe qui rappelle un bruit produit par la bouche de l’homme en vue d’exprimer un dégout par rapport à une situation ou, le plus souvent, à propos de ce qu’a dit ou fait un individu. Le locuteur "tchwipe" pour signifier son mécontentement face à ce que l’autre a fait ou dit. Mais l’action de "tuiper" s’inscrit dans un registre vulgaire et peut être le témoignage d’une ascendance mal exercée. Celui qui " tuipe" est d’un rang généralement supérieur ou égal à celui de l’individu qui est "tchwipé". Car le "tuipeur" "tuipe" dans le but d’injurier le "tuipé". "Tuiper" quelqu’un consiste à le vexer et, dépendamment du contexte (formel et officiel en particulier), l’humilier.

Traduction de "tchwipe" en français haïtien

Certains Haïtiens font correspondre volontiers "tchwipe" au terme "curper" qu’ils estiment français, d’autres à "cuper" ou "cuiper", ce qui n’existe pas en FS. D’autres encore (particulièrement des journalistes se convertissant en commentateurs de discours politique à la radio) le font correspondre à "couiner" qui existe en français mais qui exprime une action relativement différente, c’est-à-dire « pousser de petits cris » en parlant des souris, par exemple. Par extension, le terme s’applique aussi aux personnes qui couinent comme pour râler.

Ces quatre termes, à savoir "curper", "cuper", "cuipant" et "couiner" ont tous été entendus à la radio où l’on analysait dans des émissions animées en français le comportement verbal du président de la République. Les trois premiers, par rapport à leur fréquence d’utilisation, semblent faire partie du FH. L’acception que recouvre dans ce cas précis le troisième n’en fait pas pour autant un haïtianisme. C’est plutôt le résultat d’une certaine approximation du sémantisme du terme tel que pratiqué dans la francophonie en général. Lors d’une petite enquête de chambre que j’ai réalisée auprès d’étudiants de 4e année à la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) sur leur connaissance d’un équivalent français possible de "tchwipe", ils m’ont évoqué à la fois les termes "curper", "cuper", "cuiper" comme les équivalents possibles du terme en français. Il se trouve aussi que dans nos écoles haïtiennes les gens sont particulièrement habitués à employer "curper" pour exprimer la même chose.

Pour Pradel POMPILUS [1], les haïtianismes sont les emprunts que le FH a faits à la langue locale, le créole, qu’il s’agisse de mots inconnus du français ou de vocables du français normal pris dans des acceptions nouvelles, ou encore de termes dialectaux conservés par le créole. Pour ma part, en plus de ce qu’a indiqué POMPILUS, les haïtianismes peuvent être des termes créoles d’origine anglo-américaine, voire espagnole qui sont introduits en FH par le biais de la communauté linguistique haïtienne. La plupart de ces mots et expressions sont créés dans le contexte socioculturel et linguistique haïtien dans la perspective de produire un sens qui n’est immédiatement perceptible, appréhensible et décodable que par des locuteurs immergés dans ce contexte. Souvent, ces termes provenant de l’anglais ou de l’espagnol ont un sens en FH qui n’a pas grand-chose à voir avec celui qu’ils ont dans la langue emprunteuse. Voilà pourquoi nous en parlons ici en termes d’haïtianismes mais non en termes d’anglicismes, en dépit de leur origine anglaise. Un ordre d’idées peut être donné à ce sujet dans une recherche que j’ai menée – Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol – qui devrait bientôt être publiée par les Editions de l’UEH.

Il n’existe pas dans le français central un terme standard répandu et généralement admis dans la francophonie pour indiquer ce qu’exprime le geste ou le comportement accompli par le président dans une sorte de réaction de dépit mais surtout d’irrespect par rapport aux questions des journalistes qu’il aurait estimées embarrassantes. Il n’existe pas non plus en FH un terme qui fasse consensus pour l’exprimer.

En France, par exemple, comme dans d’autres communautés francophones, pour exprimer la même chose ou afficher la même réaction par rapport à quelqu’un, les locuteurs disent "pff" ou "pfft" ou "pfut". Ces termes français fonctionnent plus comme une interjection que comme une onomatopée. Dans ce cas, il exprime l’indifférence ou le mépris. Il semble probable que ce soit cette interjection française qui a évolué vers le terme interjectif créole "fout" et qui exprime à peu près la même chose.

Il est un certain nombre de comportements à valeur émotionnelle qui en français ne s’expriment guère au moyen de termes généralement connus dans et à travers les communautés linguistiques. Leur expression passe parfois par de simples sons qui quelquefois donnent aussi naissance à des termes qui ont une valeur d’idéophone.

Définition de l’idéophone

L’idéophone est un mot qui exprime une sensation ou une perception tels une odeur, une couleur, un son, un mouvement, un goût nous permettant d’apprécier, de nommer, etc. en effet, nous appréhendons le monde, les choses et les expériences en fonction d’un système de perceptions et de représentations. Mais, la perception n’est pas la réalité. Elle constitue, comme les représentations, des systèmes approximatifs résultant d’une tentative d’appréhension de la réalité. Il faut les prendre en tant qu’elles ont des valeurs de vérité mais non la vérité elle-même.

Contrairement à l’onomatopée, l’idéophone ne cherche pas à reproduire un bruit ou un certain son. Ce qui revient à dire que l’idéophone n’est, théoriquement, pas une onomatopée. Il s’en distingue en ce sens qu’elle imite un bruit et lui permet de nommer ou d’informer sur une expérience suivant une certaine forme, un certain bruit, un certain rapprochement avec un autre, etc. Si l’onomatopée constitue une classe de mot invariable,-dire à morphologie fixe, l’idéophone peut être un verbe comme "tchwipe", un nom, "ping pong", un adjectif qualificatif comme "yak", un adverbe comme "wachi wacha", etc. Aussi peut-on dire que l’idéophone témoigne de la manière dont nous communiquons, interprétons et transmettons une sensation, une perception.

L’idéophone est un "mot-sens". Le "mot-sens" signifie un terme qui ne se forme pas selon le même procédé lexical que n’importe quelle autre catégorie de mots dans la langue. Il est formé selon une association "signifiant-sens", ajoutée à la représentation que nous avons de ce qui nous pousse à recourir à l’idéophone. Ces représentation et perception jouent un grand rôle dans la formation et l’interprétation de l’idéophone.

Les idéophones sont aussi appelés des "phonosémantismes", un mot-valise, c’est-à-dire formé de deux mots, en l’occurrence deux étymons grecs phono de "phonétique" (qui étudie les réalisations physiques des sons) et semeion de sémantique (sêmantikos) qui est grosso modo l’étude du sens et de la signification. Globalement, les "phonosémantismes" sont des termes ou expressions qui indiquent une expérience qui prend son sens dans le rapport « son-sens ». Et c’est précisément en ce sens que nous traitons le terme "tchwipe" sous l’étiquette d’idéophone.

Le terme le plus souvent évoqué comme exemple d’idéophone est "blin bling" qui désigne un style de comportement rencontré chez certains artistes dont des rappeurs. Le terme anglais "ouch" ou l’interjection espagnol "coño" sont aussi des idéophones. Cette catégorie sémantique repose sur le rapport signe/sens actualisé dans le discours. Il faut connaître ce rapport pour pouvoir déterminer le sens de l’idéophone. Le sens, il ne faut pas l’oublier, étant toujours actualisé dans un processus discursif. Il possède le plus souvent un sens connoté se définissant dans l’association son/mot/sens. Cela veut dire que son sens se dégage à partir de la référence que nous établissons du rapport entre la phonétique et la sémantique. C’est dans cette perspective qu’on l’appelle un "phonosémantisme".

On s’en sert parfois pour désigner une sensation ressentie devant une expérience ou un événement. Souvent, on considère les idéophones comme des idiolectes (des formes linguistiques propres à un individu ou un groupe d’individus plus ou moins restreints. L’idiolecte est le plus souvent une forme isolée mais qui peut se constituer en norme à partir d’une certaine appropriation communautaire).

Voici quelques exemples d’idéophones en créole : « wachi wacha », « klip klap », « koutoup koutap », « ping pong », « voup vap », « egal ego », « pappadap », « yak », « wap », « zigzag », « tchoup », « tchwipe », « tik tak », « dappiyanp », « plòkòtòp », etc. (pour ne prendre que ces exemples).

Quelques brefs commentaires sémantiques sur les idéophones

L’idéophone "egal ego" exprime l’égalité entre deux êtres, animaux ou objets comparables. Il est formé de deux formes françaises d’un seul et même mot : une forme à l’origine au singulier (égal) et l’autre son pluriel (égaux). On l’emploie pour exprimer une seule unité sémantique en créole en indiquant que les deux individus, animaux ou objets comparés sont au même niveau.

L’expression "pappadap" indique la rapidité avec laquelle on réalise une action. Elle avait certes existé auparavant mais c’est une compagnie de téléphonie mobile qui, il y a 4 ans, a lancé un nouveau produit de recharge téléphonique automatique d’unités qu’elle a notamment pris le sens dont il est ici question. L’expression met l’accent sur la rapidité avec laquelle le transfert d’unités s’effectue d’un téléphone vers un autre. C’est en référence à cette idée de rapidité que l’on nommera pappadap, à la suite de la recharge automatique, les minibus à quatre roues assurant le trajet de Port-au-Prince vers des villes telles Miragoâne, Jacmel, Saint-Marc, Mirebalais, etc.

L’idéophone "wap" exprime, comme "pappadap" la rapidité mais aussi la facilité d’une action. Une société de banque privée haïtienne se sert de cet idéophone dans un spot publicitaire pour indiquer combien rapide est son service de transfert d’argent. Quant à l’expression "wachi wacha", elle indique une certaine manière de se comporter, de s’habiller, voire de marcher d’un individu ne se souciant pas de sa stature personnelle et sociale. Cela rappelle le bruit que produit une feuille de bananier, par exemple, sous l’action du vent. Le terme "yak" indique la qualité d’un mets ou d’une boisson qui laisse à désirer. Quand l’individu commence à manger, il bute sur une saveur à laquelle il ne s’attendait pas et produit l’interjection "yak !" en répétant le plus souvent que « le manger est "yak" »

L’expression "pappadap" nous fait penser à trois autres idéophones nés dans le même contexte et qui fonctionnent comme des néologismes (mots ou expressions nouveaux), par rapport à leur signifié. Il s’agit de "dirèk dirèk", "plop plop" et "la pou la". Les trois indiquent une recharge automatico-électronique de téléphone mobile. En d’autres termes, il existe trois compagnies ou opérateurs de téléphonie mobile en Haïti et que chacune d’elles recourt à un idéophone pour exprimer le même référent. D’où un exemple d’influence des technologies de télécommunications sur la langue. Cela peut faire l’objet d’un autre article du même genre.

Le terme "ping pong" tente de présenter la manière dont la balle de tennis de table se frappe sur la table et contre les raquettes. Quand elle tombe sur la table elle ferait "ping" et quand le joueur tape dedans cela ferait "pong". D’où l’idéophone "ping pong" !

L’idéophone "plapla" exprime le mouvement du feu sur des objets dont le maïs qu’on fait boucaner. Étant exposé au contact de la flamme légère ou d’une flamme trop vive, le maïs se trouve cramé sans être pour autant vraiment boucané. Le terme "tchouboum" se forme selon le même processus que celui qui a conduit à "plapla". "Tchouboum", dans le parler ordinaire, indique une situation difficile et compliquée qui, pour s’en sortir, exige beaucoup de sacrifices et de gymnastique. Cet idéophone nous rappelle le bruit que produit un objet immergé de force dans l’eau profonde. Quand, par exemple, on dit que le pays est dans le "tchouboum", on veut insinuer qu’il est dans une situation très délicate.

Le mot "klip klap" indique un bruit sec produit vraisemblablement en deux temps et qui rappelle le mouvement d’une caméra au moment de la prise de photo. L’expression "plòkòtòp" quant à elle indique un bruit qui rappelle le galop d’un cheval. Il en est de même pour l’expression "koutoup koutap" qui indique le même mouvement de galop mais en se référant de préférence à l’âne. Mais on l’emploie dans un sens figuré pour indiquer l’état de tout animal ou de tout individu qui se trouve dans l’incapacité de pouvoir marcher vite.

Par Renauld Govain                    Ph.D Membre du Conseil de Direction
Faculté de Linguistique Appliquée
Université d’Etat d’Haïti
Port-au-Prince, 8 février 2012

 

L’idéophone "zigzag" exprime une certaine forme, d’une route ou d’un sentier par exemple, qui rappelle la forme de la lettre Z. Nous nous servons de l’idéophone "tik tak" pour exprimer une action qui rappelle le mouvement de l’aiguille du réveille-matin ou d’une pendule qui indique le mouvement de la seconde. Lors du premier mouvement, on a l’impression qu’elle fait "tik" et lors du second, on pense qu’elle fait un certain bruit se rapprochant de "tak" et ainsi de suite.

Il en est de même pour l’expression "voup vap". Elle indique aussi, en Haïti, le mouvement des deux points verticaux d’une « montre à pile » indiquant les secondes. Nous qui observons ce mouvement avons l’impression que cela produit un mouvement que nous assimilons au groupe sonore "voup vap" alors qu’on les entend même pas produire de bruit.

On peut placer dans cette même catégorie le régionalisme du Nord "voumtak", idéophone désignant le parapluie. Le terme se forme par imitation du bruit que produit cet objet en s’ouvrant. En effet, le parapluie s’ouvre selon un mouvement en deux temps : le tapis s’ouvre d’abord en faisant "voum" et le ressort central s’étire "tak". D’où l’idéophone "voumtak" que retiennent les locuteurs du Nord d’Haïti pour nommer le terme français parapluie.

L’expression « dappiyanp » exprime une action que fait un individu sur une chose. Elle imite celle du malfini (un haïtianisme) qui bondit sur un poussin retrouvé dans la savane. L’idéophone tient au fait que le prédateur ferait « dap » en s’emparant du poussin et celui-ci ferait « piyanp », c’est-à-dire en couinant comme pour appeler à l’aide.

Si nous considérons « ting ting », on pourra dire qu’il s’agit d’un idéophone en ce sens que son référent se base sur l’idée où un individu se met à nuire à un autre en le surprenant par le toucher sur des parties sensibles de son corps. Comme il répète ce mouvement importunément, les locuteurs redoublent la syllabe « ting ».

Conclusion

Lors de la vente-signature du livre du collègue Mick Robert ARISMA – Presse écrite et langue française en Haïti – le vendredi 10 février à la FLA, livre dont le contenu est globalement bien à propos par rapport au sujet abordé par cet article, lui et moi avons discuté du même sujet avec le professeur Claude PIERRE. Ils s’inscrivent dans le cadre de ma problématique de recherche, à savoir qu’il existe une forme de parler français propre à notre pays que j’ai appelé, à la suite de Pradel POMPILUS le français haïtien et dont le terme « tchwipe » peut faire partie intégrante. J’ajoute, moi, qu’il faudra adapter le caractère phonétique du signe à la graphie du français, étant entendu qu’il s’agit d’un verbe et que de ce verbe "tchwipe" vient le nom "tchwip". Par exemple, ce qu’avait fait le président est un "tchwip". Là, aussi il faut se conformer à l’orthographe mais aussi à la phonologie du français. Aussi le verbe "tchwipe" pourrait devenir "tuiper" en français.

Enfin, on peut remarquer à juste titre que les notions de perceptions et de représentations (mais surtout perceptions) jouent un très grand rôle dans le fonctionnement phonético-sémantique de l’idéophone. On remarquera aussi que les équivalents français de "tchwipe" – "pff" ou "pfft" ou "pfut" – sont tous des idéophones, aussi.

 

 

[1] POMPILUS, Pradel, 1981, La langue française en Haïti. Paris, IHEAL. Thèse de doctorat.