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La course au plus beau séminaire

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L'université de Limonade, offerte par la République dominicaine et inaugurée le 12 janvier dernier, n'a toujours pas de budget. Impossible de recruter une équipe pour la prendre en charge. Impossible de dire quelle sera la ligne directrice de ce centre d'enseignement universitaire. C'est le recteur Jean Vernet Henry qui a avoué ce malencontreux état de fait, samedi, lors de la clôture de Haïti Educ 2012, séminaire organisé par le Grahn.
Personne n'a soulevé la question de la bonne santé des relations entre l'exécutif et l'UEH. Personne, non plus, n'a souligné que les universités privées peuvent ou devraient avoir accès aux fonds publics pour se développer et alimenter des filières nécessaires au pays. Des fonds, il n'y en a pas. D'amour, entre l'Etat et le savoir, non plus .
La conférence plénière de samedi a mis fin à une semaine d'espérance. Une succession d'ateliers. L'Université réfléchissant fort et bien à son sort. Des idées généreuses fleurissent. Des projets prennent de l'altitude. Et vlan ! la réalité nous assaille avec les constats navrants. Nous n'avançons pas depuis des années. La question universitaire ne va nulle part. 200 centres d'inégales valeurs se réclament dispensateurs d'enseignement universitaire. Les parents déboursent, aucun critère d'évaluation ne permet de savoir si cela servira à quelque chose d'utile au développement du pays.
Dans la salle, samedi, Charles Clermont, ancien professeur, banquier et financier avisé, a posé une question simple au panel d'universitaires qui débattaient des enjeux et défis de l'université face au développement du pays : quels sont les résultats que l'Université promet au pays si on lui accorde le budget de plus de huit cent millions de dollars qu'elle réclame sur les cinq années à venir ?

Personne n'a pu répondre.
Toujours dans la salle, le professeur Hérold Toussaint, enseignant exemplaire, a fait le tableau d'un handicap qui ne permet pas d'atteindre le meilleur de l'Université. Toussaint dispense des cours, guide les travaux de recherche de ses étudiants, prononce des conférences, publie régulièrement, est professeur invité d'universités étrangères, détient, excusez du peu, un doctorat. Le professeur Toussaint, sans honte, a exposé sa situation personnelle (aussi celle de la majorité des éducateurs) : il se ruine avec son salaire.
Faire son travail de transmettre le savoir au niveau universitaire est comme un chemin de croix sans espoir de dimanche de Pâques. Il faut pratiquer la foi et l'espérance ou passer à autre chose.

Un autre universitaire, l'ancien vice-recteur de l'UEH, Wilson Laleau, a aussi tenu assisses il y a deux jours. Devenu ministre du Commerce et de l'Industrie, Laleau a lancé et mené à bien les états généraux de l'investissement. Beaucoup d'ateliers, des idées lumineuses et au final des comités pour pousser plus loin les recommandations.
Haïti, bien avant le déluge, a été une terre d'investissements. Christophe Colomb, la colonisation française, elatriye, sont les exemples vivants que les affaires sont une constante sur ce bout de terre. Depuis plus de cinquante ans, on tient assisses et colloques sur le comment investir, comment attirer les investisseurs, comment les retenir, comment susciter des vocations, mais le développement et la croissance ne suivent pas. Les emplois sont rares; sueur, matière grise et capital se croisent sans qu'une étincelle n'enflamme durablement le mélange.
En fait, celles qui sont au top des plus grandes entreprises - Digicel, Comcel, Dinasa, Unibank, Sogebank, Total, Cina -, par exemple, sont de jeunes entreprises. Il y a de la place pour de nouvelles pousses . Un marché ouvert et concurrentiel existe en Haïti.
Ce qui est introuvable, c'est le manuel. La boîte à outils pour dire comment faire. Il y a des lois à changer, personne n'empêche le gouvernement de le faire. Il y a des incitations à mettre en place, personne ne s'en offusquerait. Il y a des appels à lancer, des voies à montrer, des attentes à combler. Là encore, le gouvernement, ceux d'avant, celui d'aujourd'hui, comme ceux de demain, ont-ils vraiment besoin de séminaires, colloques et forums pour s'auto-motiver ? Le secteur privé ne peut-il pas prendre le leadership ?
Alors que sur le terrain de l'action, c'est le calme, chaque ministère, chaque association, chaque organisme, chaque bailleur fait la course au plus beau séminaire, recherche le dernier hôtel à la mode ou la destination la plus lointaine pour « réfléchir » aux problèmes du pays.
L'université comme les opérationnels manquent le coche, mais laissent d'impérissables souvenirs que les panélistes s'échangent lors des pauses-café en devisant sur les mérites des buffets.
Un schéma de gouvernance par le paraître est en place. Ce qui aurait pu se régler en une heure avec les vrais concernés s'imagine en petit comité pendant des mois, se réalise en plénières coûteuses pour aboutir après des journées de cogitation laborieuse à la recommandation de créer un comité de réflexion.
On s'empoigne allégrement sur des thèmes pompeux, assuré que rien de concret ne verra le jour, seule façon de programmer les prochains rendez-vous de réflexion.

Frantz Duval
duval@lenouvelliste.com
Twitter : dalfaz

Source: Le Nouvelliste