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Le sens d’un hommage

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Les funérailles qui se sont déroulées le samedi 11 mars au cœur de la capitale ont été suivies par une foule compacte composée de gens de tous les milieux. La veille, la dépouille de René Préval exposée dans les jardins du MUPANAH a été saluée par des milliers de personnes venus dans la plus stricte discipline témoigner de leur respect à la famille éprouvée.

Les correspondants de presse ont fait état de l’accueil reservé au cortège le long des villes traversées : Saint Ard, l’Arcahaie, St Marc, Pont Sondé jusqu’à Marmelade où il a été reçu en pompes par toute une population bougies à la main.

Cet engouement général a provoqué une grande surprise dans certains cercles. Le président Préval n’a jamais soulevé l’enthousiasme des foules et a même été très peu vu participant à de grands rassemblements au cours de ses deux mandats au plus haut sommet de l’État. Il se trouve que son bilan inachevé apparait le plus apaisé de ces trente dernières années.

Candidat à la présidence, il a très peu pris la parole et malgré tout il se révéla plus populaire que le brillant professeur Manigat. À l’époque, beaucoup regrettèrent qu’il n’ait pas accepté de se soumettre démocratiquement à un second tour qu’il ne pouvait nullement perdre. Son penchant « populiste » lui aurait, selon certains, porter à suivre les pulsions de la rue, tandis que pour d’autres, c’était la seule façon de faire baisser la pression populaire, après la virée d’une foule survoltée dans un luxueux hôtel de Pétion-ville où se trouvait les bureaux du CEP et où logeait pour quelques jours…Mgr Desmond Tutu, une des figures emblématiques de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.

La conférence de presse dans laquelle il appelait le peuple à rentrer chez lui avait marqué les observateurs de l’époque. Sans forfanterie, ni menaces voilées il s’adressa sobrement à la population sachant que la solution ne pouvait nullement se trouver dans les rues. Et que désormais « il fallait rétablir l’autorité de l’État et renforcer les Institutions ». Ce que lui-même n’a pu accomplir durant ses deux mandats en dépit de moult déclarations. Il faut dire que les obstacles étaient de taille et que hélas, Haïti n’a pas volé l’étiquette « d’entité chaotique ingouvernable »

Comme Premier ministre, il circulait rarement en voiture officielle, les riverains du Canapé-vert connaissaient bien sa Prado blanche aux vitres non teintées. Une fois, se rendant incognito à un salon de coiffure, tous les clients présents se mirent à plaisanter sur sa ressemblance avec son « double ». Personne ne croyait qu’ils étaient en présence du Premier ministre, ce qu’il n’a jamais relevé, se contentant d’échanger des blagues avec les messieurs qui se pressaient un jour de congé chez ce coiffeur de Turgeau.

La simplicité de l’homme et son humilité ont toujours juré dans un environnement où le paraître l’emporte sur l’être et ou la pathologie du « chef suprême » est fiché dans l’ADN des aspirants au pouvoir. D’où les sympathies qui ont afflué de tous les secteurs et qui sont plus qu’une simple courtoisie devant la mort d’un homme.

« Parti-pris pour les humbles »

Issu d’une famille de cadres supérieurs ayant frayé avec la moyenne bourgeoisie de ce pays, René Préval est pourtant un homme proche du peuple. Ses choix idéologiques ont toujours été clairs : un parti pris manifeste pour les humbles, spécialement les paysans. D’où son implication dans la grande nébuleuse Lavalas. Pourtant tout en ayant une histoire lavalassienne, Préval n’a jamais été un inconditionnel d’aucun mouvement ou groupe politique. Sa trop grande discrétion a souvent été mal lue et considérée comme une aliénation de sa propre personne à l’autorité du chef charismatique du mouvement.

La vérité est que l’homme n’aime pas faire de vagues et a toujours considéré les fastes et ors du pouvoir comme une insulte à la dignité d’un peuple vivant dans la gêne. Il a gardé jusqu’au sommet de l’État ses réflexes d’homme de l’ombre, de militant clandestin contre la dictature. Il s’est révélé au fil du temps un stratège de l’échiquier politique haïtien. Ses adversaires dénoncent son « cynisme » et ses manœuvres de guépard. Il avance tel un félin dans une jungle peuplé de fauves redoutables.

Le problème avec la politique partout sur la planète, mais plus encore chez nous où les institutions sont faibles, c’est qu’on peut perdre un temps précieux à manœuvrer sans cesse pour damner le pion à des adversaires tout aussi redoutables pour finalement être pris dans un jeu inextricable de poker menteur qui nous enfonce inéluctablement dans une voie sans issue.

Le charisme d’un homme de l’ombre

Tout ce qui plaît chez René Préval en dépit des ratées de sa politique, ce sont ses convictions et « son intelligence sociale ». Il avait senti, pour avoir côtoyé les organisations populaires, que nous vivions sur un volcan et qu’il fallait mettre fin aux injustices séculaires qui plombent le vivre ensemble. Il avait aussi compris que tout cela ne pouvait pas s’accomplir par le fer et par le feu. Et qu’il fallait jeter des ponts entre les classes sociales. Il rêvait d’un pacte social de vingt cinq ans que les suspicions entretenues sur son leadership ne lui ont pas permis de réaliser. Certains dans la bourgeoisie ont vu en lui un vieux bolchévique déguisé en démocrate, d’autres à gauche l’ont perçu comme un révisionniste qui avait abandonné les fondamentaux du bréviaire révolutionnaire. Ses proches affirment qu’il a beaucoup souffert de ces incompréhensions.

Homme d’intuition plus que de vision, l’ex-président se méfiait des pensées trop sophistiquées. Pourtant il aimait s’entourer d’intellectuels : Journalistes, historiens, recteurs d’Université et s’obstinait à monter des commissions pour décrypter une réalité socio-économique qu’il savait complexe.

L’un de ses grands rêves a été de constituer un grand parti démocratique haïtien réunissant tous les secteurs « progressistes » du pays, mais les méfiances séculaires et peut être aussi certaines insuffisances de son leadership ont fait que la montagne a accouché d’une souris.

Toute la ferveur constatée autour de la dépouille du défunt président prouve qu’une grande partie du peuple avait apprécié son humilité, le fait qu’il n’a jamais cherché à se maintenir au pouvoir, son refus des polémiques sans grandeur et son pragmatisme. Son respect pour la liberté d’opinion lui fit dire pince sans rire, lors d’une conférence de presse à des journalistes : « un jour vous me regretterez ».

C’était l’homme, René Préval, courtois avec ses adversaires et se servant toujours sur le ton de la plaisanterie de phrases sibyllines pour faire passer son point de vue.

Roody Edme - Editorialiste alter presse