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Le Théâtre Continue

La politique, m'a dit une amie, c'est du théâtre. Les moindres petits gestes sont calculés pour produire des effets, rallier a sa cause les esprits conditionnés a réagir en fonction des certaines valeurs, certains symboles, certains atavismes. Les mouvements, paroles et actions des politiciens sont rarement laissés au hasard. Aux USA avant l'invasion qui verra la chute et la pendaison subséquente de Saddam Husein, la France fut vilipendée par ce qu'elle s'opposa a Washington pour cause du manque de preuves que Hussein avait des armes de destruction massive. L'histoire donnera raison a la France. Cependant dans la ferveur a envahir l'Iraq, une population, chauffée a blanc pour la guerre par les grands ténors de l’équipe Bush et les journalistes qui n'osaient s'interposer entre la population et l'instinct meurtrier qui animait les neo-cons, fut amenée a s'en prendre aux symboles français. Le vin français et le frites françaises en firent les frais. Les gens vidaient leurs bouteilles de vin dans les égouts et dans leurs éviers et toilettes. Un certain Bob Ney, parlementaire de son état alla dans la cuisine du parlement pour renommer les frites françaises de "french fries" a "freedom fries" en un geste symbolique de désapprobation de la France. Il aurait du recevoir un Oscar. Ney passera par la suite plus d'un an en prison pour corruption.

La semaine dernière le théâtre se joua sur les scènes du palais national même. On connaît maintenant les acteurs. Pour ne pas être laissée pour compte la commission d’enquête sur la double nationalité du président de la république nous gratifiera de son propre spectacle.

Son président, le sénateur Moise Jean Charles, fer de lance de cette commission, n'avait jamais eu aucune inhibition a radiodiffuser ses informations a tous ceux qui le lui demandaient. Le coup de théâtre du gouvernement n'allait pas mettre un frein aux mouvements du sénateur du Nord. Cependant le coup assené par la présidence a la commission donna l'impression qu'il était sans remède et que le dossier allait être irrémédiablement clos. Effectivement, le sceau d’entrée aux USA en date du 21 Novembre 2007 dans le passeport haïtien du président avec l'affirmation puissante des USA que Michel Joseph Martelly n’était pas un citoyen américain semblaient avoir casé l’enquête. Un fort pourcentage de la population avait poussé un ouf de soulagement car le dénouement de la crise était visible a l'horizon.

Le sénateur passa rapidement a l'offensive car selon lui la présentation n’était rien qu'une mascarade. Mais il faut dire que ses déclarations n'avaient pas le poids qu'elles avaient avant le Jeudi 8 Mars. Les ennemis du président étaient silencieux sur Facebook et sur les forums électroniques alors que ses partisans jubilaient. Cependant après les déclarations d'importantes personnalités comme Himler Rebus, Evans Paul, et Edouard Paultre, l’éditorial "Duperies!" de Daly Valet et surtout les déclarations de ce dernier affirmant qu'il avait personnellement vérifié la double identité du président, le doute sur la présentation du palais a été bel et bien planté et certaines de ces personnalités allaient même jusqu’à questionner l'apport du diplomate de la république étoilée qui semble n'avoir pas résolu le problème comme l’espéraient le président et ses partisans. Le choc initial de la présentation s’étant un peu dissipé et avec l’incrédulité de ces personnages qui questionnaient l'odeur de sainteté de la présentation, malgré la présence des leaders du groupe "Religions pour la paix," il semble qu'un nouveau souffle a été insufflé a la commission. Il n'est pas difficile de faire passer quelqu'un comme suspect. Il suffit de planter le doute dans les esprits et de faire miroiter certaines petites contradictions pour que de nouveau le climat de suspicion se rétablisse. Il appert que dans le cas de la commission d’enquête le travail a été fait. Les composants de cette stratégie de doute sont les suivants:

1. Michel Martelly fonctionnait sous ce nom aux USA avant 2005. Un document fit surface ou il est révélé que le nom Michael Martelly n'entrera en circulation qu'en 2005. Si ce document se révèle être vrai cela signalerait un problème majeur. D’où le focus sur la double identité au lieu de la double nationalité. Une nuance existe certes mais elle ne traduit qu'un recul temporaire. Puisque le diplomate américain avait crevé les pneus du véhicule de la commission cette dernière s'accommode avec des pneus d'occasion, empruntés, pendant qu'elle collecte assez d'argent pour se procurer de neufs. La double identité n'est pas la double nationalité mais elle peut bien servir de passerelle qui peut conduire a l’établissement du fait de la double nationalité. Si on peut prouver que le président a deux identités distinctes on peut théoriser que la déclaration du sieur. Merten n'était applicable seulement qu'a l'une de ces identités laissant la voie libre pour conjecturer sur la possibilité qu'une nationalité américaine ait été acquise avec l'autre identité. C'est une stratégie risquée pour plusieurs raisons. a) avec tout le poids des USA derrière la certification que Martelly n'est pas un citoyen Américain la commission peut dire adieu a tout espoir de corroboration du contraire avec la collaboration des USA. b) continuer l’enquête c'est dire implicitement que ou bien les USA sont ineptes a contrôler leur frontières dans une ère post 11 Septembre 2001 ou bien les USA ont conspiré pour placer un des leurs a la présidence de la république d’Haïti. Le premier cas mettrait a nu une faille monumentale dans l'immigration américaine ou un individu après avoir été identifié avec un état civil venant de son pays d'origine peut établir une autre identité avec de faux documents jusqu’à se procurer d'une carte verte et même acquérir la nationalité américaine quelque part dans l'intervalle du changement d'identité. Décidément le degré de difficulté du travail de la commission s'est considérablement accru. Devra t-on penser au principe du rasoir d'Occam ici? (on se rappellera que ce principe indique qu'en présence de théories contradictoires, la plus simple ou moins complexe est probablement la bonne) c) la théorie de la double identité est en butte au fait qu'elle ne peut pas être complètement double dans la mesure ou les deux noms sont reconnus aux Etats Unis. J'ai déjà relaté dans mon texte "La remise des documents de voyage: au delà du show médiatique" que par le fait d’écrire Michel J. Martelly aka Michael Martelly le chanteur avait publiquement reconnu l'existence des deux noms. Avec cela la théorie de deux identités, l'une réservée pour Haïti et l'autre pour les États Unis s'envole en fumée car aux Etats Unis Michel J. Martelly est reconnu sous les deux noms. Il serait bien de comprendre les conditions qui ont nécessité ce changement et surtout comment la carte verte a été émise au nom de Michael Martelly alors que l’état civil du président a été originalement émis sous le nom de Michel Joseph Martelly, mais si cela sera une cause d’embarras pour le président et les USA on ne le comprendra peut-être pas.

2. Acceler les contradictions. Le sénateur du nord parle d'un passeport qui a été utilisé pendant douze années, de 1981 a 1993 alors que la durée de validité d'un passeport haïtien est normalement de cinq ans. En elle-même cette information n'a rien a voir avec la double nationalité. On ne comprend pas trop pourquoi le législateur a choisi de la divulguer car bien qu'elle soit embarrassante pour le président, elle ne met pas en danger sa présidence. Tout le monde savait que le président faisait fi des lois et malgré tout il a été élu. Sa credibilité en souffrira un coup mais on a eu Berlusconi pour longtemps. Clairement le sénateur est en train de faire du bruit. Avec un passeport qui a été utilisé pendant douze ans, un autre passeport haïtien au nom de Michael Martelly achève le scandale du passeport nous montrant quelqu'un qui fait ce qu'il veut dans le système. Il peut choisir d’utiliser un passeport excessivement en dehors du délai légal tout comme il peut changer de nom comme bon lui semble au coeur du système. Cependant en accélérant les contradictions des autres on peut tout aussi bien accélérer ses propres contradictions comme par exemple dire que Martelly a un passeport haïtien au nom de Michael Martelly peut nuire a la théorie d'une double identité ou l'une est utilisée pour Haïti et l'autre pour les USA. Cependant si on a un système qui est compromis avec l'usage de faux passeports le doute sur la validité des passeport est semé et l'on peut dire que tout est faux.

3. Discrediter les informations. Le sceau d’entrée aux Etats Unis en date du 21 Novembre 2007 dans le passeport haïtien de Martelly se présenta comme une forteresse impénétrable. Si on admet que ce sceau est légitime on fait exploser du même coup l’idée d'un voyage aux USA en cette même date avec un passeport américain et la théorie de la double nationalité devient de moins en moins plausible. Il faut frapper directement au cœur de cette information. Ainsi la commission ira au service de l'immigration haïtienne pour s'assurer que le sceau est valide. On apprendra par la suite que le sceau est invalide et que le passeport a été trafiqué avec la complicité des employés. Des menaces d'arrestations sont faites aux employés de l'immigration. Le vacarme devient de plus en plus assourdissant. Cependant au milieu du tohu-bohu on peut déceler des ouvertures saillantes dans la stratégie: Les sceaux qui ont été trafiqués sont des sceaux des Etats Unis puisqu'on parle ici d’entrée aux Etats Unis. Cela voudrait dire que les employés de l'immigration haïtienne ont trafiqué les sceaux de l'immigration américaine et que l'ambassadeur des Etats Unis participerait implicitement ou explicitement dans cette supercherie. Ainsi le sénat qui n'a pas de force coercitive fait des menaces d'arrestation. Et la complexité s’agrandit.

4. Fuiter des informations sur les membres démissionnaires. Dans le coin en rose on assistera a des démissions en série. Quand ce ne sont pas les ministres rebelles aux brassards roses qui scellent leur démission par le port même de ce brassard d’allégeance au grand manitou, en espérant une réincarnation dans le prochain gouvernement, c'est le PM sans troupes qui commet un hara kiri ou bien un délégué régional qui fait sauter la vapeur et que même la supplication populaire n'arrive pas a raviser, ou encore les grands sénateurs récemment rosés qui laissent la commission dans un fracas infernal, l'un d'eux prédisant un "kouri" qui fit l'affaire des journalistes. Il faut dire qu'au sein de la commission les sénateurs qui s'étaient alignés au mouvement rose ne bénéficiaient pas de la confiance des autres. On se rappellera que la promesse a été faite a l'un d'eux par le président lui-même garantissant sa réélection prochaine. Le conflit d’intérêt était évident mais la présidence de la commission resta dans les mains de ce puissant sénateur qui assurait a tout le monde qu'il serait sans état d’âme quant a la poursuite de son travail au sein de la commission. Garantie insuffisante. Ces sénateurs étaient suspects. Ainsi on justifiera les subterfuges. Leurs noms ne seront pas signés au bas de la lettre acheminée au président pour lui demander d'autoriser les USA a relâcher les informations sur sa nationalité, donnant l'impression qu'ils avaient volontairement choisi de ne pas signer alors qu'ils n’étaient pas présents a la rédaction de la lettre. Cela leur causa un grand préjudice et "confirma" pour plus d'un qu'ils étaient des vendus a la cause rose. C’était peut-être une fuite en avant des autres membres sachant que ces sénateurs changeraient peut-être le langage de la lettre ou bien causeraient une dispute au sein du comité qui aurait pour résultat l'affaiblissement de la résolution et même l'annulation de son émission. Ces sénateurs étaient purement et simplement "dupés." Le problème d’éthique se présentait des deux cotés. Ainsi leur démission du comité fut reçue comme une bénédiction par le sénateur du Nord. Cependant il nous dit maintenant que vu le coup "raté" de la présentation du palais ce sénateurs essaient de réintégrer la commission. Cela voudrait dire que la commission est sur une piste prometteuse et que ces sénateurs veulent la réintégrer pour s'assurer une participation dans le démasquage de l'imposture. Histoire de montrer que qu'on a toujours quelques cartes importantes en main. Si cela serait la vérité ce ne serait pas toute la vérité car le tonitruant sénateur ne nous a pas dit qu'a l’émission "Ranmase" du journaliste Jean Monard Metellus Samedi dernier le colonel Rebus avait en maintes reprises conseillé aux sénateurs présents a l’émission de réintégrer la commission et en a même appelé a son passé de militaire pour "intimer" l'ordre a un de ces sénateurs, lui-même aussi ancien officier de l’armée, à se rattacher a la commission. Ces sénateurs n'avaient pas montré un ardent désir de reprendre leur position et manifestaient même une ouverte réticente...était-ce aussi du théâtre? Jean-Charles veut apparemment nous le faire croire.

Si la politique est du théâtre, la vie de 9 millions de personnes est la réalité a laquelle les acteurs doivent faire face. L'analyse qui paralyse toute une nation ne peut plus perdurer. Le mélodrame doit cesser. Que les masques tombent des deux cotés et que dans un sursaut de patriotisme l'on s'attelle au sauvetage ce qui peut encore être sauvé. Pour le moment le "momentum" est du coté de la présidence mais cela ne signifie pas que des contradictions ne doivent pas être harmonisées, aussi embarrassantes qu'elles puissent être.

Marc-Arthur Pierre-Louis