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Les poètes déclarent

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Entre une séance ratée au Parlement, la lettre d’un homme d’affaires à un ancien président, une liste de nouveaux venus pour constituer un gouvernement de continuité d’une politique qui n’en fut pas une, et un festival de poésie, je choisis la poésie. Le problème de la vie et du discours politique aujourd’hui, et pas seulement en Haïti, c’est la disparition du politique. De l’idéal. De la cause. De l’idéologie. De la politique. Pourquoi ? Pour qui ? Au nom de quoi ? De quelle vision de l’humain ? De quelle vision de la société et des rapports entre ses membres ?

Dans le monde les politiciens sont de moins en moins des penseurs du politique. Ici, ce sera la gouvernance, la concurrence dans la foire aux recettes, chacun se vantant d’en connaître les meilleures. Là, ce sera le charisme, la belle gueule, l’effet médiatique. Ici, ça sera le recyclage des mêmes vieilles peaux ayant déjà échoué et ré-échoué dans des politiques dont nul n’a compris le sens mais dont tous auront pu constater les effets néfastes, à part les quelques-uns qui en ont bénéficié.  Là, ce seront des nouveaux venus se proclamant hors système, aventuriers venus des mondes de la finance, de la musique, de l’agroalimentaire, du cirque, faiseurs de happenings aux effets incertains. Seules les extrêmes-droites tiennent un discours clair : racisme, domination et exclusion, même si elles mentent sur un point en cachant leur libéralisme sous un discours protectionniste. Et, comme aujourd’hui personne n’a plus honte d’être réactionnaire, toutes les droites tendent vers l’extrême. La recette est trouvée qui offre vessies pour lanternes : pour combattre l’extrême-droite, il n’y a qu’à se rapprocher d’elle, parler un peu sa langue mais sur un ton plus doux. C’est la fin du refoulé : préjugé (ici de couleur, là de race) sans complexe, défense de l’inégalité sociale comme état naturel.

Un homme politique américain avait eu cette phrase : « You campaign in poetry, you govern in prose ». Les politiciens d’aujourd’hui ne font même plus campagne en poésie. Du vulgaire. Du rapide.  Et leur prose, une fois arrivés au pouvoir, peut prendre la forme du twieet ou du délire. Dans un tel monde, on imagine la solitude d’une Christiane Taubira ou d’un Bernie Sanders, tous les deux lecteurs de poésie…

Alors, peut-être faut-il aller chez les poètes chercher des politiques générales encore porteuses de rêves et de valeurs. Boutade ? Pas tant que ça. J’emprunte le titre de cette chronique à un texte de Patrick Chamoiseau adressé aux migrants. Il y a dans cette déclaration plus de politique au sens premier du mot que dans les levées de murs et propositions d’abolition du jus soli. Et dans cette manifestation dite « printemps des poètes », j’ai entendu plus de réflexions sociales et d’intelligence humaine  que dans le ronronnement des assemblées politiques.

Je propose que nous fassions quelques dons d’ouvrages poétiques au moins à nos parlementaires. Napoléon le petit… Black Soul… El canto general… Les chiens se taisaient…  Tout Kateb Yacine, Nazim Hikmet et Mahmoud Darwich. Ça les changerait de certains airs. Et quand on veut légiférer, on a toujours besoin de piqûres de rappel en matière d’humanisme. Autrement, pour citer un poète de chez nous, on devient porteur de malheur « dans ce procès des hommes contre l’homme ».

Antoine Lyonel Trouillot source le Nouvelliste