Accueil | Opinion | Au sujet de l’article : « Pourquoi le Vodun est mort »

Au sujet de l’article : « Pourquoi le Vodun est mort »

image

Contre-réflexion d’un étudiant haïtien au professeur Roger Gbégnonvi de l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin Jimitry Annexile

Cher professeur, 

J’ai lu avec grand étonnement votre dernière publication diffusée sur le réseau social facebook avec comme titre évocateur : « Pourquoi le Vodun est mort».Votre analyse empirique, relevant vraisemblablement de vos convictions profondes m’a interpelée à plus d’un titre. Je suis en effet haïtien, j’ai fait une partie de mon cursus universitaire au Bénin, une terre mythique pour nous autres. Le parallèle que vous avez fait entre la complexité des relations interpersonnelles à Ouidah, le curieux déni facile de conviction religieuse, pour certains cas de personnes ayant atteint un âge avancé, les ravages anti-développement aussi bien à Ouidah (Bénin) qu’à Haïti, méritent une réaction de ma part. Alors, j’ai décidé de publier ceci :  

A l’occasion de la fête nationale du «Vodou» et des religions endogènes au Benin, il me parait important de témoigner de ma considération pour vous, d’avoir reconnu comme d’autres, l’inexistence de culture parfaite dans l’histoire de l’humanité. Je trouve intéressantes les personnes qui, comme vous, se préoccupent à remettre en question certaines pratiques culturelles quant à leur effet sur l’avenir de leur population. Toutefois, j’ai quelques réserves par rapport à la manière simpliste dont le phénomène du vodou est abordé dans votre texte. 

Se basant sur la citation d’Aimé Césaire qui ne m’est pas inconnue, à savoir : « Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte » ; vous ajoutez : «Avant que d’être éteinte ». Encore abstrait, je retenais mon souffle pour lire avec plaisir l’analyse que vous alliez faire à travers ce prisme. Semble-t-il que je sois trop exigeant !?  

Au sujet de votre objet de réflexion, d’abord on pourrait se surprendre  de la façon simpliste (je me répète exprès) avec laquelle vous l’abordez au point de l’associer à un principe, une fonction  voire à une catégorie de personnes.  Je vous cite : « Or les gens de l’aire Aja-Tado, accrochés au Vodun, adhèrent à un principe de défiance, qui empêche le progrès et fait d’eux des morts-vivants, espèces de Zombis comme ceux d’Haïti, car le Vodun, qu’ils portent et qui les porte, suinte la stagnation et une mort rampante.» Cet agencement hâtif, cette addition ou jonction (sous votre plume pleine et votre lyrisme captivant, dois-je vous le concéder) des mots «Vodun»,  « défiance », « progrès», «morts-vivants»,  « stagnation» et «mort rampante» me semble  peu  pertinent pour rendre intelligible les nuances qu’aurait dissimulé ce phénomène qui aurait porté atteinte au «progrès ». Un minimum de distance et de clarifications aurait pu faire éviter ce qui apparait à mes yeux comme un auto-centrisme regrettable.  

S’agissant de  votre appréciation du tremblement de terre qui a fait plus de deux cent cinquante milles (250 000) morts, des milliers de personnes handicapées, de déplacés, d’orphelins, vous dites, je cite : «Haïti est doublement terre de malheur: par sa situation géographique et par le Vodun que les Dahoméens vendus par les leurs y ont transporté sur leur dos lacéré». Je vous rappelle qu’«Haïti Kiskeya ou Boyo» est placée sur des failles sismiques avant même que l’Afrique ne fasse connaissance avec les missionnaires chrétiens. Et de plus, le vodun, ou les «vodun» pour mieux dire, dans leurs dimensions multiples (culturelle, éducative, religieuse voire politique…) sont loin de devoir faire l’objet d’une conclusion aussi simple, portée par une logique manichéenne caractérisée par un manque de réflexivité notoire. Inconsciemment, peut-être, vous cautionnez l’indifférence de nos élites  qui font peu pour prévenir les catastrophes, vu qu’elles sont apparemment moins exposées que le reste de la population.  

Si l’on se tient à l’idée de Césaire tel qu’annoncée au départ, un discours qui consiste à discriminer un groupe pour des «problèmes présupposés», n’a d’autre conséquence que le délitement des liens sociaux, l’exclusion et la chasse aux adhérents comme celle qu’a connue une catégorie de personnes dans la classe paysanne haïtienne  de 1957 à 1980 (L. Hurbon 1987, 113)1.  Un docteur haïtien en théologie et sociologie  qui, parmi d’autres,  peut  nous inspirer, vous et moi,  à poser les vrais problèmes qui rongent nos sociétés (africaines et afro-descendantes) afin de trouver les vraies solutions. 

Ce 12 janvier 2017 est la date de la commémoration de cette catastrophe ayant emporté des centaines de vie dans sa folie meurtrière. A l’histoire, je me dois de vous prier d’éviter de faire certains amalgames. Pour l’amour des nôtres, pour qu’ils reposent en paix, à l’ombre du bois caïman. 

C’est par ailleurs cet événement douloureux qui a mis des personnes comme moi sur les routes folles de la migration. Pour mieux retrouver ma ligne, j’ai d’abord posé mes valises au Bénin, à Porto-Novo. J’aurais été traumatisé par votre écrit si je n’avais justement pas vécu de l’intérieur de ce pays, les errements sans nom, le manque d’estime de soi, l’arrogance d’une partie de l’élite politique et lettrée en panne d’inspiration et d’une jeunesse qui de progrès n’a de référence que certains clubs d’élitisme économique dépassés dont tout le monde est conscient qu’ils ne peuvent rien apporter à nos peuples, sinon que de satisfaire momentanément les petites passions charnelles de ceux qui y entrent. Le vodoun n’en est pas pour grand-chose, croyez-moi. Ce qui est en cause, vous le savez très bien, c’est le type de science presque sans éthique qui a abreuvé vous nos pères et que vous tentez d’insuffler à la nouvelle génération. Sans vous choquer. 

J’espère que mes frères du Bénin liront Césaire et le comprendront vraiment. J’espère également que nous serons tous enfin capables un jour de faire face à la période post-Césaire par des logiques qui répondent mieux aux enjeux de l’heure et ceux en perspective. Au nombre de ceux-ci se trouve en lettre capitale, la réhabilitation de nos valeurs les plus réelles dont le vodoun.  

Sans prétention aucune de ma part, 

Croyez en mon estime sincère vis-à-vis de votre écriture que je vous suggère de mettre au service de la conscience historique.    

Bien à vous ! 

Jimitry Annexile 

Ancien étudiant haïtien au Bénin 

annexilej@gmail.com 

Paris le 10 janvier 2017