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Pugilat !

Entre le président Michel Martelly et la presse indépendante d’information et d’opinion, un dilemme : comment un président en exercice peut-il continuer à exercer ses fonctions efficacement quand il se complaît dans son mépris paternaliste vis-à-vis des journalistes ? Comment la presse elle-même pourra-t-elle continuer à informer et analyser efficacement dans sa méfiance caractérielle envers un Michel Martelly au tempérament frondeur et qui a fait le choix, inutile et improductif d’intérêts, d’embrayer ses rapports avec les journalistes sur le mode de l’irrévérence et du paternalisme ?

Les deux parties semblent se tolérer, de force, sous l’effet des contraintes, sans s’accepter véritablement par consentement mutuel. Il faut dire que notre président de la République ne déploie pas assez d’efforts pour déminer le terrain. Il cède souvent aux tentations nuisibles et aux débordements langagiers lors d’une question qui dérange. Comme si la presse constituait cet autre corps armé de stylos, d’ordinateurs, de caméras et de micros qui ne demandait qu’à être enrégimenté dans une armée faite de bric et de broc à la défense du pouvoir. Il y aurait ici malentendu. Les inimitiés entre le Palais national et la presse découlent d’une vision plébiscitaire du pouvoir politique, laquelle aménage peu de place à la dissidence et à la reconnaissance d’une presse qui ne soit pas aux ordres et qui fonctionne autrement qu’en excroissance sympathique des services officiels de relations publiques. Monsieur Martelly et son équipe, peuplée de figures d’ancien régime, vont devoir grandir pour s’adapter à la nouvelle donne démocratique. Le même devoir d’adaptation s’impose aussi à ces journalistes, anti-martellystes pugnaces, qui devront accepter, dans la civilité républicaine, que M. Martelly reste le président de tous les Haïtiens pour les quatre prochaines années.

Le chef de l’État n’a jamais fait mystère de son aversion de la lecture. Cet éditorial a toutes les chances de ne pas être soumis à son propre examen critique. Des passages, lus sous des prismes déformants, peuvent lui être rapportés. La République ne mourra sans doute pas. S’il y aurait, là, insulte, elle est ingurgitée, digérée et déjà oubliée. Que M. Martelly invite des responsables de médias, un 3 mai, journée mondiale de la Liberté de presse, pour leur dire que cette liberté sera garantie durant son mandat, leur faire, dans le même temps, en professeur fouettard, tout un cours de déontologie journalistique, et leur signifier son dégoût actuel de ce qui se fait et se dit à la radio en Haïti, voilà qui n’est pas pour tempérer notre atmosphère tropicale si sulfureuse.

Des vétérans de la presse, comme notre consœur Liliane Pierre-Paul, assimilent les propos du Président à de l’insulte inacceptable au jour sacré de la liberté de la presse. D’autres avaient tout simplement boudé l’invitation présidentielle pour ne pas « s’exposer, dans l’impuissance, aux insultes ». Beaucoup de dirigeants de médias y avaient, cependant, répondu favorablement et en sont revenus avec des sentiments mitigés. Dans l’ensemble, M. Martelly, certains journalistes de renom et patrons de presse présents, des gorges chaudes et profondes, nous semblent avoir tout compris, sauf la vraie nature du métier de journaliste et le prestige qui lui sert de compagnon obligé. On n’expose pas ses misères de propriétaire de média et ses lacunes en face d’un président méprisant et hautain envers la presse. L’obole du mendiant camouflé, faussement sympathique, n’avait pas sa place ce 3 mai au Palais national.

Les rapports entre cette presse, pas assez professionnelle et rebelle, et ce Palais national, peu professionnel et belliqueux, risquent de se déployer pour longtemps encore sur le mode du pugilat. Autrement dit, la confrontation musclée et l’insulte doucereuse permanentes comme mode opératoire privilégié. C’est un bon signe que le Premier ministre entrant, Laurent Lamothe, semble, en pragmatique, avoir mieux évalué, que son ami président, les bénéfices politiques à engranger, d’un investissement intelligent et stratégique, dans des rapports cordiaux avec la presse.
Daly Valet
Source: Le Matin