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Adieu, Pierrot!

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Je l’appelais Pedro… Pedro Infante, pour le taquiner et lui manifester mon admiration par comparaison avec ce chanteur latin (cubain? mexicain?), très populaire, grand charmeur et tombeur de filles qui se sont suicidées à sa mort. Il en souriait, lucide, refusant le rapprochement.

 A sept ans, en 1958, j’écoute une méringue populaire haïtienne, gaie, typique par son «Kata» où un chanteur à l’accent légèrement nasillard enjoint aux adultes de ne pas se mêler des histoires de cœur des jeunes gens. C’était un morceau à succès du «Jazz des jeunes»,  chanté par Pierre Blain dont j’ignorais le nom. Le tube s’intitulait «Afè jenn jan, avèk jenn demwazèl». Le Jazz des jeunes fut le premier orchestre populaire intégré par Pierre Blain à sa rentrée de Cuba en 1956. Le chanteur a passé sa prime jeunesse au pays de Batista et de Castro, en compagnie de son père, cordonnier. Il fréquenta un lycée où il apprit le solfège et des éléments de chant, encouragé en cela par ses professeurs. Il a été l’ami du grand Beny Moré.

 Une autre chanson célèbre fut «Feray-o», honorant le dieu vaudou Ogou Feray. Pierre Blain fut la première voix du Jazz des jeunes à répliquer aux attaques polémiques et intéressées de Nemours Jean-Baptiste dans le morceau inoubliable «Ansanm Makak».

 Je devais retrouver le chanteur entre 1959 et 1960, au sein d’un combo, l’ensemble Murat Pierre, nous laissant un disque vinyle, 33 tours, aux airs mémorables : «Papa koyo», «Tafiatè», «Tizoute», «Ti gason mwen di w rete», «Lage m nan riyèl la», «Mwen tande anye» et la chanson malicieuse de Ti-Paris, «Moun peyi m», sorte de «guaracha» et de litanie avec background de riffs obstinés de saxophone. Ah! Le fameux «Moun Tomazo»… Les chansons  précédentes sont à base du rythme «Ibo plaqué», très dansant et à deux temps, que le «compas direct» n’avait pas encore détrôné.

 Par une ironie du sort, Pierre Blain devait, peu de temps après, rejoindre l’ensemble Nemours Jean-Baptiste – la «sensation» du moment – dont il s’était tant gaussé au sein du Jazz des jeunes. Comme le veut le proverbe, il ne faut jamais dire : «Fontaine, je ne boirai pas de ton eau»…

 On se souvient encore de ses succès «Konpa» : «Medam alèkile», «Lafam se mistè», «Bouboute». On se rappelle le boléro tendre et romantique du mal-aimé «Assoiffé d’un amour». On n’oublie pas ses expressions codées, son jargon personnel : «Kolasmay», «Se plop plop» ou «Se pelop pelop».

 Pierre Blain quitte l'ensemble Nemours Jean-Baptiste pour se rendre en France et aux Antilles, créant des formations qui ont connu des fortunes diverses.

 En 1996, je fais enfin sa connaissance et je le vois exécuter de belles performances dans le grand ensemble de Frantz Courtois. Nostalgique du «bon vieux temps» paisible des années soixante, amoureux de la musique de danse latino-américaine – ou mieux afro-cubaine – le «maestro» Courtois s’intéressait à Pierre Blain, en souvenir de son passage dans l’ensemble de Nemours Jean-Baptiste et pour ses affinités et aptitudes évidentes avec l’espagnol, le cubain en fait. « Una aventura », «Sigue tu camino Pedro»,  «Egoismo», «El Negrito del batey» en sont de belles démonstrations. On aime aussi : «Dapopo», «Mizè gason» et ce rappel de la chanson politique, interdite, «Machann chabon souple». Pour en revenir à la musique afro-cubaine, Pierre Blain chantait tout naturellement de sa voix nasillarde, dans un style fort goûté des Haïtiens des années cinquante, en provenance de l’île voisine, dont Nemours lui-même s'était entiché, en souvenir de Barbarito Diaz, le chanteur ayant visité Haïti. D’autres voix, pour leur malheur, s’y sont essayées, tel un Michel Pressoir ou un Carlo Glaudin, avec un «buzz» affreux, agaçant.

 Pierre Blain a aussi collaboré avec Réginald Policard dans son disque «Tradition» et chante une merveilleuse version guaracha de «Tonton Lubin» sur le disque «Haïtiando III – comparengue» de Fred Paul. (Tonton Lubin est de Anilus Cadet.)

 Homme poli, ponctuel, discipliné, plein d’humour et éduqué, professionnel au sens plein du terme, Pierre Blain avait du métier et le répétait à certains blancs-becs qui le déifiaient.

 C’est toute une époque qui est partie avec lui, toute une mémoire. Que la terre lui soit légère! Adieu Pierrot!

Roland LEONARD

 

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