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Wien Weibert Arthus : « ...Je ne peux pas écrire un ouvrage pro-Duvalier » (première partie)

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image Le professeur Wien Wébert Arthus à la 20e édition de Livres en folie Dieulermesson Petit Frère

Ancien journaliste à Caraïbes FM au cours de la fin des années 2000, Wien Weibert Arthus est conseiller à l'ambassade d'Haïti en Argentine. Docteur en histoire et professeur à l'Université d'État d'Haïti (UEH), il est le récipiendaire de la bourse Barbancourt pour son dernier ouvrage « Duvalier à l'ombre de la guerre froide. Les dessous de la politique étrangère d'Haïti (1957-1963) », paru en 2014 sous les presses de l'Imprimeur S.A., un livre capital sur les relations extérieures d'Haïti de la seconde moitié du vingtième siècle. Nous l'avons rencontré à ce sujet.

Dieulermesson PETIT FRERE

Le Nouvelliste (L.N) : Wien Weibert Arthus, vous êtes historien, chercheur et professeur à l’université. À bien suivre votre parcours, il ne fait pas de doute que vos recherches portent particulièrement sur les relations internationales d’Haïti. Votre deuxième livre « Duvalier à l’ombre de la guerre froide. Les dessous de la politique étrangère d’Haïti (1957-1963) » en témoigne. Mais pourquoi avoir choisi d’écrire sur cette période ?

Wien Weibert Arthus (W.W.A.): Mon travail sur la période Duvalier se place dans la continuité de mon mémoire de master sur les relations franco-haïtiennes après la Seconde Guerre mondiale. Je voulais, pour ma thèse, travailler sur l’influence des puissances dans la Caraïbe pendant la guerre froide. Aujourd’hui encore, les recherches sur la guerre froide dans la Caraïbe me passionnent énormément. J’avais déjà fait le dépôt de mon projet de thèse et obtenu l’aval de mon directeur de recherche quand un ami m’a encouragé à me (re) centrer sur Haïti, sur Duvalier notamment, vu le vide qu’il y a dans ce domaine. Et comme je suis amplement intéressé aux questions diplomatiques depuis mes premières années comme journaliste à la Radio Caraïbes FM, une passion qui s’est renforcée au cours de mes études en Sorbonne, j’ai donc choisi d’étudier la période Duvalier sous l’angle des relations internationales. Au cours de mes recherches, j’ai découvert le personnage Duvalier, j’ai compris la période de la guerre froide, j’ai décelé le contexte local et international dans lequel s’est installée la dictature.

Il y a plusieurs périodes dans l’histoire mondiale où l’on voit se définir le destin d’une région avec la guerre du Péloponnèse ou l’arrivée de César aux affaires à Rome, d’un certain monde avec la conversion de Constantin ou la Réforme de Luther, de plusieurs régions avec les croisades de la période médiévale, du monde avec les grandes inventions de la Renaissance et plus tard les deux guerres mondiales. Il y a aussi plusieurs périodes déterminantes dans l’histoire nationale. Mais il est rare de trouver une période aussi passionnante, la guerre froide sur le plan global et la présidence des Duvalier sur le plan local, qui marque fondamentalement tant l’histoire mondiale que la marche actuelle d’Haïti. Je consacre donc mes recherches à élucider les contours de cette période. Je tente de comprendre les faits et les présenter en les contextualisant, sans trop d’appréciations personnelles.

Comme je l’ai souligné dans les premières lignes de l’ouvrage, Duvalier est l’une des personnalités les plus étudiées en Haïti. Cependant, j’ai jugé intéressant d’inviter les lecteurs à une relecture du duvaliérisme en se basant moins sur la nature violente et hégémonique du régime que sur une approche historique et globale tenant compte des forces mais aussi des faiblesses profondes,  occasionnelles, incontournables, des pratiques politiques et leur enjeu, des tractations, des propagandes et des mises en scène idéologiques opérées par Duvalier pour consolider son pouvoir. C'est en tenant compte de ces multiples forces d'attraction que Duvalier va réussir à attirer à la fois animosité, méfiance mais aussi assistance économique et reconnaissance internationale pour son régime. Dans ce livre, dont la suite est à venir, je partage une page d’histoire avec ceux qui connaissent peu ou mal la guerre froide, la dictature des Duvalier et encore moins  la place d’Haïti dans le système international. Et je suis persuadé qu’aujourd’hui, comme hier sous Duvalier, il est avantageux de tenter de comprendre Haïti en la plaçant dans un contexte international. Il s’agit d’histoire, certes. Mais une histoire proche de nous et qui continue de dominer notre présent.

L.N. : Le livre est d’une rare richesse documentaire et vous avez passé en revue plein d’ouvrages pro ou antiduvaliéristes. L’on sent le souci de l’objectivité et tout le travail d’investigation ou d’enquête, d’où une sorte de distanciation et d’impartialité, c’est-à-dire  sans jugement de valeur. J’ai envie de dire, comme Olivier Dumoulin, que votre livre s’inscrit dans une dynamique de « détruire d[l]es histoires fausses » comme s’il s’agissait de « démonter les sens imposteurs ». Vous partagez ce point de vue ?

W.W.A. : En remplissant ma tâche d’historien, je suis dans l’obligation de travailler comme un juge d’instruction, pour reprendre Marc Bloch, en allant aux multiples sources, en recoupant les différentes pièces qui permettent de « reconstruire la réalité du passé ». Dans le cadre des recherches sur les relations internationales d’Haïti, peu importe la période, les sources sont multiples et se trouvent pour la plupart à l’étranger. Pour ce livre, j’ai conduit des recherches dans les archives d’Haïti, de la France, des États-Unis, de la République dominicaine et de l’OEA, consulté de nombreux ouvrages spécialisés et réalisé plus d’une dizaine d’interviews avec des survivants de la période. J’ai donc eu assez de matériaux pour établir un récit cohérent. Maintenant, le plus difficile, après les recherches, a été de me distancier du sujet pour ne pas trop laisser passer mes propres frustrations. Parce que j’en ai. C’est une période de grandes frustrations pour nous Haïtiens, Caribéens, Latino-Américains ; on a tellement perdu de temps et de ressources. Notre région a été au centre d’un conflit, la guerre froide, qui est venu de loin. Il a fallu donc comprendre les motivations de Duvalier et des partenaires internationaux d’Haïti en les plaçant dans le contexte de la période, sans les juger, pour ensuite les présenter aux lecteurs.

Au fil de lectures et de dialogues avec des témoins, je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup « d’histoires fausses » ou de demi-vérités sur la période et sur Duvalier. Exemples : la fameuse lettre de Charles de Gaulle et ses plaidoiries en faveur de Duvalier auprès de Kennedy est un cas de pure invention, un cas de demi-vérité chez presque tous les auteurs de la période est la manière dont l’ambassadeur américain Raymond Thurston a été déclaré persona non grata, des cas peu connus sont les tentatives de Castro, Kennedy puis Johnson, isolément, pour résoudre le problème Duvalier. Le problème vient du fait que des contemporains, inconsciemment, se font l’écho de la propagande gouvernementale ou ont, candidement, une mauvaise perception de la réalité puisqu’ils n’ont pas les informations de l’intérieur.

C’est pour cela que je continue d’opter pour la vieille méthode de recherches historiques, celle consistant à fouiller dans les archives. Cela implique un découpage entre les faits présents et les faits historiques. Il y a un grand débat sur l’écriture de l’histoire du temps présent. Les scientifiques continuent d’engager des réflexions sur la temporalité du passé. Ce sont des questions académiques alambiquées qu’on n’aura pas le temps de développer ici. Mais je me place du côté de l’histoire comme étude des événements passés au travers des sources. Dans le cas de ce livre par exemple, il a fallu des années et des temps de recherche pour pouvoir reconstituer les événements qui se déroulaient en même temps et en corrélation au Palais national d’Haïti, au Palais national de la République dominicaine, à la Maison-Blanche et à l’Élysée durant la période allant du 26 avril au 15 mai 1963. Le temps, au sens propre comme au sens figuré, est la clé de ce livre.

Ni ange ni démon

L.N. : Quelle image les Haïtiens doivent-ils garder de F. Duvalier? Est-ce un homme bon, méchant ou malhonnête ? Stratège ou opportuniste ? Intelligent ou mesquin ?

W.W.A. : Il m’est difficile de proposer l’image que le lecteur devrait retenir de Duvalier après la lecture du livre. Mais si je devrais proposer un qualificatif, ce ne serait pas positif. Personnellement, je ne peux pas écrire un ouvrage pro-Duvalier. Quand les tontons macoutes ont tué mon oncle, je n’avais pas encore 10 ans, personne ne pouvait pleurer aux funérailles. Cet événement m’a marqué à vie. Mais, historien, j’ai été obligé de faire un travail « professionnel ». J’ai pris le soin de vérifier chaque fait. J’ai donné des références à profusion. Peut-être que ce qui fait la valeur du livre,  c’est de voir des duvaliéristes et antiduvaliéristes s’y référer pour honorer ou critiquer Duvalier. Mais dans la postface, le professeur Victor Benoît a utilisé un qualificatif que je trouve approprié en parlant du « machiavélisme de Duvalier ». Cela dit tout, un mélange de positif et de négatif, selon l’avis de chacun.  Pour le reste, je m’en remets aux exégètes.

L.N. : Quitte à ce que ce qualificatif ne soit pas positif, il y a tout de même lieu de voir, en ce personnage, un fin calculateur puisqu’il a su amadouer tout le monde, même les États-Unis et la France, en vue d’atteindre cet  objectif, à savoir sa perpétuation au pouvoir.

W.W.A. : Vous avez totalement raison. Duvalier était un fin calculateur qui, aidé par le contexte de la période, savait manipuler les relations internationales d’Haïti de manière à se perpétuer au pouvoir. Il était aussi un maniaque qui était prêt à diriger le pays « avec les caisses vides » et qui réunissait des milliers de paysans aux abords du Palais au cours de la période de mai 1963 alors qu’on croyait qu’une attaque américaine était imminente. Un opportuniste aussi ou un pragmatique qui comprenait quand il venait le temps de signer un pacte avec Trujillo ou de le lâcher, de permettre le retour des marines en Haïti sous le couvert de lutte contre le communisme, de jouer sur la question cubaine ou d’entreprendre des démarches auprès du Vatican pour se réconcilier avec l’Église. Au final, il enchaînait les victoires. Malheureusement, ses performances étaient dédiées à sa personne qu’il plaçait au-dessus de l’intérêt national.

Courtoisie du Nouvelliste



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