La musique dansante haïtienne au cœur d’un labyrinthe
Jacques Enguerrand Gourgue peinture.
De tout temps, l’homme cherche à savoir. Et, ce savoir dont il sent le besoin profond ne s’acquiert pas sans connaissance de cause. Tout peuple a une culture qui lui est propre et qui permet au monde entier de l’identifier. La diversité culturelle confère un souffle de vie inextinguible à Haïti et le place parmi les pays dont les battements de cœur retentissent au-delà des océans lointains. Les différents genres de musique haïtienne constituent la richesse et la fierté de ce peuple qui n’a connu que déboires, duperies, misère, souffrance depuis des siècles d’existence. Grâce à notre culture et notre histoire, nous existons et cela même après le séisme du 12 janvier 2010.
Les œuvres des peintres haïtiens ont longtemps transcendé les océans. La peinture haïtienne est l’une des plus recherchées aujourd’hui à travers le monde. Pourtant, depuis plus de 55 ans nos musiciens parlent de « cross over », la traversée transcontinentale de la musique haïtienne. Ceci ne sera seulement possible qu’à la lumière d’une nouvelle forme de pensée et de conception musicale, en produisant de la musique hybride. Rien n’est fait pour que ce rêve se concrétise vraiment. Les musiciens haïtiens n’ont pas vraiment produit un vrai disque hybride, jusqu'à aujourd’hui. Contrairement à l’opinion publique, la langue ne pourra pas nous empêcher de réussir dans nos démarches d’hybridation « cross over » si toutes les conditions sont bien remplies et que les consciences se réveillent à l’unisson.
Le trait d’union entre le show et le biz « showbiz »
Les rôles entre les artistes et leur personnel administratif sont confondus dans l’univers musical haïtien. Pourtant, les musiciens et le directeur artistique - qu’aucun groupe musical haïtien ne possède d’ailleurs- devraient s’occuper du show, et le manager se chargerait du biz. Dans notre milieu, les musiciens embrassent le show et le biz, mis à part une ou deux exceptions. Cela est dû au manque de confiance des uns et des autres à l’égard d’un manager ou d’un conseil administratif. Ils ont, pour la plupart, une idée préconçue du rôle d’un administrateur. Ils doutent souvent de son honnêteté et de son intégrité. Pour justifier leur modus operandi, ils se disent : nous pouvons gérer notre propre business. Ont-ils vraiment la connaissance qu’il faut pour diriger la barque à bon port ? Tout se fait sur une base amis-amis. On joue à pile ou face.
L’univers musical haïtien est aujourd'hui regorgé d'orchestres. Ils pullulent comme des champignons aux bords du sentier menant vers le jardin juxtaposant la rivière qui se déverse à l’embouchure de la culture. Cela est si vrai qu’on a carrément catégorisé les groupes musicaux haïtiens. C’est quand même triste. Tout d’abord un quelconque individu a un beau matin décidé, avec l’esprit de division qui l’a animé, de diviser les groupes en ancienne et nouvelle générations. Voilà un fait que je trouve absurde puisque la musique n’a pas d’âge et elle n’a pas de frontières. Si l’on se réfère à l’âge chronologique des musiciens faisant partie du soi-disant « Nouvel Jenerasyon», ils sont tous adultes et la majorité dépasse 35 ans. Il y en a même qui frisent la cinquantaine. Si on considère la forme de musique qu'ils jouent, ils ont un dénominateur commun à l'ancienne génération: le Konpa Dirèk. Toutefois, on peut se poser la question: laquelle des deux générations le joue mieux?
Le phénomène Gwo Djazz versus Ti Djazz dans l’industrie musicale haïtienne
Aujourd’hui, on vit un phénomène de « Gwo Djazz versus « Ti Djazz ». Pourtant, ils jouent la même forme de musique et, dans bien des cas, je trouve que les musiciens des Ti Djazz ont une meilleure discipline musicale et une grande compréhension de la théorie universelle de la musique. D’ailleurs, ils servent de source où les Gwo Djazz en perte de vitesse et de musiciens trouvent des remplaçants aux membres qui ont fait défection. Sur quoi se base t-on pour déterminer les critères faisant d’un groupe soit « T Djazz » ou « Gwo Djazz » ? Pour le contre façonneur / bootlegger / le pirate, il n’existe aucune différence entre les deux. Il pirate les « T Djazz » tout aussi bien les « Gwo Djazz ». Leur soirée dansante coûte moins cher et ils jouent du bon Konpa.
Je ne sais où placer les groupes Gabel, Karizma, U-Turn, Rafrechi, Turbo, Toxic, Dola Mizik, Option, Ti Micky, Trankil, Nu Stil, Nu Faze, Dega, Fidel, Suspense, Impresyon, Legend, Ekzotik, Suav Mizik,.etc. Seulement je sais que le CD de Gabel est piraté et se vend à $ 1.00 à New York, Miami, Boston, New Jersey, Connecticut, et à 8 Gourdes en Haïti. On pirate / bootleg même les chansons-live de ces groupes. Karizma et Dola Mizik ne sont pas épargnés de ce malheur. Le CD du groupe Nu-Look se vend au même prix. Quand aux artistes-solo, ils travaillent en vain et grimpent le mât de cocagne à reculons. Le nouveau CD de Ralph Condé se vend dans les barques et mini-vans chinois à $ 1.25. Le disque de Richie tombe dans la même foulée. Ce qui m'attriste, ce sont pour la plupart des étrangers qui entreprennent un tel commerce. Quelques musiciens pensent et me font croire que c’est pour eux une forme de publicité faite à l’échelle internationale. D’autres, au contraire, déclarent que c’est ça le « cross over ». Je ne partage pas cette opinion. Fous sont ceux qui y croient.
Comment expliquer que des Chinois étalent des Compacts Disques haïtiens piratés, dans un mini-van ou dans des barques à Delancey et Canal Streets à New York. Ils les offrent à tout passant et les vendent à
$1.00, ou bien 2 pour $1.50, 10 pour $ 7.50. En plus de tout cela, ils font l'évaluation des œuvres et présentent une fausse biographie des artistes dans un Anglais bancal: « vèly good and no pensive fò dàla tall, you pay one, freedom one - signifiant very good and not expensive at all for one dollar, buy one, get one free, qui se traduit par - très bon et pas cher du tout pour un dollar, payez pour un seul et vous obtenez le second gratuitement ». Ils utilisent le langage des signes pour faire référence aux chanteurs, aux guitaristes et batteurs.
Les Chinois parlent des chansons de Sweet Micky comme s'ils connaissaient l'artiste. Pourtant, Sweet Micky n'est pas Chinois. Il y a aussi une compilation de 30 chansons de Zenglen et de Nu – Look qui se vend à $ 2.00, également une de Tabou Combo et de Magnum Band. C’est triste. Le jour de la célébration de la fête de Mont Carmel le 16 juillet à la 116e Rue à Manhattan, les pirates sont toujours là et leurs produits s’enlèvent à la vitesse de la lumière. J'exhorte les Haïtiens à ne pas acheter de tels produits puisqu’ils risquent de se faire arrêter. Un beau jour, la police procédera à l'arrestation des vendeurs et des acheteurs de disques piratés. En plus, la qualité sonore perd de sa fidélité après la duplication du CD.
La complexité du marché et les relations musiciens-producteurs-promoteurs
Certains musiciens ignorent le cri d'alarme, simplement parce qu'ils vendent leur CD à des producteurs / distributeurs à œillères qui ne font pas l'étude du marché. Ces derniers leur paient une fortune / un capital, même si le produit ne vaut pas grand-chose musicalement et en substance. Si le CD est piraté, seul le producteur devient perdant. Certains magasins de disques ne sont pas non plus innocents. Certains groupes placent leur CD en consignation à un magasin de disques qui, aussi, pirate et vend le produit piraté et laisse l'original au dépôt, à l'ombre des palmiers en fleurs, au jardin de l’oubli. Puis, le propriétaire / gérant du magasin laisse l'impression aux musiciens qu'on n'achète pas leur disque.
Il y a des groupes musicaux qui produisent leur propre CD et qui ne le vendent pas à un producteur / distributeur, de peur que celui-ci ne le trompe. Dans un tel cas, la piraterie affecte directement ce groupe ou ces musiciens, jusqu'au tréfonds de l'âme. Il y a aussi des promoteurs qui font jouer les groupes musicaux et ne leur paient pas ce qui était prévu au contrat, souvent verbal. Ils n'acquittent pas non plus leur dette envers ces groupes ou ces musiciens. Aujourd'hui, certains producteurs et promoteurs utilisent une forme d'intimidation laissant croire aux artistes qu'ils n'ont jamais pressé la main à l'Oncle Sam ou à la DGI, pour parler d'impôt. La situation est complexe. Il y a un groupe de musiciens qui peut se montrer pour une solution durable à cette crise profonde. Un autre groupe s'en fout, pourvu qu'il trouve ce même producteur / distributeur pour acheter son prochain CD. Certains promoteurs, producteurs et distributeurs de musique commencent à laisser le marché de cette industrie haïtienne. Est-ce pour le meilleur ou pour le pire?
Connaissant l’effort que font nos musiciens et les sacrifices qu’ils ont endurés pour produire un CD, je trouve que c’est un grave problème qu'il faut résoudre collectivement. Je l’ai déjà signalé à plusieurs reprises et rien n’est fait. Ce n’est pas moi qui vais entreprendre les démarches pour vous, messieurs. Musiciens haïtiens, réveillez-vous. Sortez de votre petit monde de rêve de Superstars. Défendez vos intérêts légitimes et vos droits d’auteur.
robertnoel22@yahoo.com





