Le Compas Direct d’hier et le Konpa Dirèk d’aujourd’hui : un monde entre deux univers
Le Maestro Nemours Jean Baptiste
L’histoire de la musique dansante haïtienne remonte bien avant l’ère du Compas Direct. Un rythme se définit comme la disposition symétrique et l'alternance périodique des temps forts et faibles dans une phrase ou dans une composition musicale bien structurée. D’une façon générale, quand des sons et des silences sont mis ensemble autour d’un beat, un rythme est créé. C’est un sujet que je débats souvent avec mon frère Dernst Emile, un vrai et Très Respectable musicien professionnel. Je définis une forme musicale comme un genre de musique à caractère spécifique étalé sur un fond rythmique particulier. Comme vous le remarquez, j’ai utilisé deux orthographes du mot définissant le rythme de Nemours Jean-Baptiste, c’est pour marquer la différence entre hier et aujourd’hui. C’est une question que le grand public se pose souvent à propos de l’orthographe du mot Konpa Dirèk. http://radiotelevisioncaraibes.com
Haïti et la musique pré-Compas Direct
Avant le Compas Direct, la musique de danse existait en Haïti. Certains faits historiques me permettent de le dire avec certitude. La musique Cubaine a bénéficié de l’influence haïtienne. Ceci était dû à l'émigration en masse des Haïtiens vers Cuba. On vivait lors un phénomène d'osmose culturelle. C’est preuve qu’il y existait une musique de danse haïtienne d’où nos frères cubains avaient puisé des éléments décoratifs et contributifs conférant une couleur tonale qui définit leur musique.
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La seconde percée des Haïtiens à Cuba au milieu du XIXe siècle puis au XXe siècle a grandement marqué la culture cubaine, particulièrement sa musique. Mon père faisait toujours ressortir la grande participation des musiciens / artistes haïtiens dans les affaires culturelles de Santiago de Cuba qui l’a vu naître. Ils furent appréciés à leur juste valeur et représentaient une richesse culturelle pour Cuba. Ils bénéficiaient d’un respect indescriptible et recevaient honneur, gloire et mérite. Ils symbolisaient la fierté haïtienne à Cuba, et ceux qui y vivent aujourd’hui le sont encore.
La contredanse a aussi traversé des siècles d’histoire. C'est un mot dérivé de l'anglais « country dance » que les Français traduisent par « contredanse ». Pourtant, les dictionnaires le définissent comme une danse populaire d'origine anglaise et un air de musique des XVIIe et XVIIIe siècles. La contredanse a transcendé les océans. Cette forme de musique de danse avait atteint les Antilles, particulièrement Haïti, Cuba, La Martinique et La Guadeloupe. tout droit reserve Robert Noel - Caraibes
Dans la contredanse créole, le chanteur répétait souvent les paroles qui suivent pour identifier le style: « Kavalie o dam atansyon, talè konsa nou pral derape, Kavalie peye lonè w, Kavalie retire chosèt siye figi dam ou, Kavalie retire mouchwa w siye figi dam ou, ay Kwaze le huit (8) ». Les mouvements qu'exécutaient les danseurs décrivaient une figure géométrique qui, observée en plongée, décrit le chiffre huit. Tout est significatif. Le symbolisme des nombres nous en dit long.
L'accordéon jouait un rôle prépondérant dans la contredanse. Cette forme de musique et de danse est arrivée en Haïti au temps de la colonisation. Elle est teintée d'Africanisme au niveau des instruments qu’on utilisait dans le temps. Nemours Jean-Baptiste faisait aussi ressentir sa présence dans ce genre de musique. Aujourd’hui, on dirait qu’il fut un touche-à-tout, ce qui se traduit par « paka pala - a man of all trade ». Cela traduit l’omniprésence. Dans un tel cas, on peut parler de l’universalité du maestro Nemours Jean-Baptiste. Il marchait avec le temps.
La musique est étroitement liée à la tradition culturelle d’un peuple. Et, la culture d’un peuple ne meurt jamais. Haïti est vraiment un pays poly-rythmé. La « Djouba Contredanse » continue d’exister à Marmelade et se porte bien. Elle ressemble au Quadrille qui dérive de la contredanse française. La contredanse « Kwaze le 8 » reprend force dans le Sud d’Haïti et va peut-être s’étendre sur tout le territoire national. Haïti vit à travers sa culture.
Le maestro Nemours Jean-Baptiste part à la découverte
Nemours Jean-Baptiste avait préalablement essayé un style de musique qu’il dénomma « Compas Britannicus », similaire au Compas Direct en structure et en essence. Le maestro Nemours Jean-Baptiste jouait le Compas Direct avant même la création de l'Ensemble portant son nom. Le 26 juillet 1955 rappelle simplement la première participation de « Conjunto International de Nemours Jean Baptiste » aux festivités traditionnelles marquant la célébration de la fête de Ste Anne à la place du même nom.
La veille de la fête de cette Sainte, il y avait toujours des activités qui se déroulaient aux alentours de la place : la roulette, pike kole, le rouge et le noir, football, les enfants jouaient aux quatre-camps (un football particulier qui se jouait sous le kiosque même). On notait aussi l’étalage des produits de nos marchandes (pate cho, chanm chanm ,fresco, mais bouyi, pistash griye bon kou sel, benyen, fritay, tablèt kokoye, tablèt nwa, genjanbrèt, breton, wayal, etc). Où sont passés les sains et bons plaisirs d’antan? Avec des larmes aux yeux, nos aînés nous parlent encore de ces moments inoubliables, tous des souvenirs qui ont marqué leur existence.
Cette place à laquelle je fais référence est située entre les rues Carbone et St Honoré, en face du Lycée Toussaint Louverture, au centre-ville de Port-au-Prince. Lors de ces animations traditionnelles, l’Ensemble de Nemours Jean-Baptiste se positionnait à la Rue Carbone en face de l’église. La rue Carbone est celle qui passe devant l’Eglise Ste Anne et qui s’étend de Boulevard Jean-Jacques Dessalines à la Rue de l’Enterrement (intersection où se trouvait la clinique du Dr. Metellus, au côté Sud de la rue Carbone).
Avant le 26 juillet 1955, Nemours Jean-Baptiste jouait le Compas Direct et il tenait déjà des réunions en son quartier Général au 67 Rue des Casernes entre la Rue du Centre et le Boulevard Jean Jacques Dessalines / Grand-Rue, à Port-au-Prince, pas loin de l'école Jardin d'Enfants de Domec et de la Boulangerie « Les Rois Mages » qui, je pense, n’existent plus. L'Ensemble de Nemours Jean-Baptiste touchait à tout. Il maîtrisait aussi la contredanse et la jouait bien. Kavalie retire chosèt siye figi dam ou, ay kwaze le 8. Il avait même composé Contredanses numéros 1, 2, 3, 4..etc.
Nemours Jean- Baptiste considère cette date précitée comme étant officielle. Telle fut sa réponse à la question qui lui a été posée à ce sujet au cours d’une interview. Nemours a raison. Cet ensemble n’avait pas joué à la Place Ste Anne sans préparation. Ce ne fut pas de l’improvisation comme la musique de Jazz. Il y a eu des séances de répétitions du riche répertoire de l’Ensemble avant le 26 juillet, un fait sur lequel la grande majorité se trompe. Les historiens font naître le Compas Direct le 26 juillet. D’après notre culture, on ne baptise pas un nouveau-né (un bébé) le jour de sa naissance mais après. Le Compas Direct a été créé bien avant mais il a été baptisé le 26 juillet 1955. Il y a nuance.
Les qualités de chercheur de Nemours Jean-Baptiste
Le maestro était doté d’une grande intelligence pratique et fut un bon gestionnaire. Malgré tout, il créa un conseil d’administration, un exemple que les groupes musicaux d’aujourd’hui devraient suivre. Nemours avait aussi de grandes qualités de chercheur : la patience, la volonté, la détermination et la persévérance. Ce n’était pas l’effet du hasard. Il avait un rêve cher. Il savait exactement ce qu’il cherchait. Pour y arriver, il utilisait les moyens efficaces et sûrs pour réussir dans ses démarches. Quand il atteignit son objectif, il s’arrêta. Il faut toujours rêver dans la vie.
Dans la vie, quand on ne sait pas ce qu’on cherche, on ne sait pas ce qu’on va trouver. C’est ce qui fait que des fois, certaines gens font un mauvais choix et se contentent de ce qu’ils trouvent ou bien ils acceptent n’importe quoi qui leur tombe sous la main. Et, souvent ils justifient un tel choix en invoquant ce dicton créole disant : quand on ne trouve pas sa mère pour s’allaiter on se rebat sur sa grand-mère, ce qui se traduit dans le vernaculaire haïtien par « ou pa jwenn manman ou tete grann ».
Quand Nemours Jean-Baptiste jouait du « merengue dominicain», il sut bien que ce n’était pas ce qu’il recherchait. Il voulait et essayait de l’adapter à la tradition haïtienne. Il poursuivit ses explorations. Il aurait pu dire comme ces résignés qui font un mauvais choix dans leur vie, ou pa jwen manman ou tete grann. Il ne l’avait pas fait. Il a ralenti le tempo pour faciliter la danse. En fait, Nemours Jean-Baptiste avait beaucoup essayé. De la Contredanse au Compas Direct en passant par le « merengue », le style merengue, c’est une longue traversée, un long voyage. Nemours Jean-Baptiste a contourné les récifs et autres obstacles.
Nemours Jean-Baptiste avait un but. C’est un rêve qu’il a concrétisé. Il est parti d’une hypothèse pour aboutir à une conclusion qui, en règle générale, ne dépasse pas les prémisses du syllogisme. La recherche de Nemours Jean-Baptiste a porté fruit. La conclusion a confirmé l’hypothèse que Nemours Jean-Baptiste s’était faite. En langage mathématique, on écrirait C.Q.F.D, Ce Qu’il Fallait Démontrer. L’originalité ne dépend pas de la matière mais plutôt de la manière. Nemours Jean-Baptiste a réussi.
(à suivre)
Robert Noel Exclusive to Radio Television Caraibes August 2012




