Les funérailles de Jacques Ardouin « Doudou » Chancy
Le père Chancy donnant la communion au Maestro Loubert Chancy
Tout ce que l’homme ne peut comprendre est mystère. Et, tout ce qu’il ne peut savoir demeure secret. La mort défie la science et la technologie moderne. Mais, elle nous permet de mieux définir la vie. Sans vouloir philosopher, je définis la vie comme étant la plus courte distance à parcourir au cours de notre existence. Elle s’étend de la naissance à la Transition. Je dis Transition parce que la mort n’est pas une fin. Elle est un passage du temporel à l'intemporel. Jacques Ardouin « Doudou » Chancy a transité. Il est vraiment parti puisqu’il a été mis en terre le samedi 22 septembre 2012 au Cimetière St Charles à Farmingdale, Long Island.
Le service funéraire
De très tôt, les membres de la famille se trouvaient au New Hyde Park Funeral Home, situé au 506 Lakeville Road, à Long Island (New York), pour accueillir les amis qui venaient rendre un dernier hommage à Doudou Chancy. A 5 h 00 p.m., on pouvait décider de quel côté de la salle s’asseoir, après avoir salué la dépouille et présenté ses condoléances aux membres de la famille. Une heure plus tard, l’espace de circulation était réduit et on ne pouvait plus bouger aisément. L’entrée à la salle d’exposition était quasiment impossible.
Le rituel « du service funéraire » pour le repos de l’âme de Jacques Ardouin Chancy a été suivi à la lettre. Des musiciens, haïtiens et étrangers, ont joué de la musique apaisante que Doudou Chancy aimait interpréter. On a prié et chanté des hymnes, des chansons de méditation appropriées. Après le service, on s’était rendu au club-restaurant Brasserie Créole pour célébrer la vie du saxophoniste. C'est dans cette enceinte qu’il avait rendu l’âme, avec son saxophone attaché au cordon soutenant l’instrument, au cours de la prestation du groupe Impresyon de Long Island.
La célébration de la vie de Doudou Chancy au club-restaurant Brasserie Créole
Les bons souvenirs de Doudou Chancy avaient refait surface à Brasserie Créole. Les images du saxophoniste étaient projetées sur grand écran, le montrant à l’œuvre au cours des différentes prestations qu’il avait données. Près de l’écran, une peinture du défunt et son sax était exposée. Tous ceux-là qui avaient une pensée spéciale pour lui l’ont signée. François Victor, le porte-parole désigné, se présenta au micro pour nous demander de patienter en attendant l’arrivée de Loubert. François est présentateur d’une émission sur les chaînes de télévision (BCAT) 57, 42, 34 et 32 à Brooklyn, New York.
François avait jugé bon de passer le micro à Guy Evans Ford, qui a assuré le rôle de maître de cérémonie. Celui-ci a introduit Edy Brisseaux pour commencer la célébration. Le trompettiste a, en playback, interprété deux superbes pièces de son riche répertoire. Il l’a fait avec âme et a, encore une fois, prouvé son grand talent de trompettiste. Il comprit bien que le temps était compté. Après la deuxième pièce, il fit signe à Gérald Désir, l’ingénieur du son, pour lui dire que c’était sa dernière. Voilà un musicien qui sait comment gérer le temps. Ce geste reflète son professionnalisme.
L’Orchestre Septentrional a fait un geste magnanime, à travers Club Septen d’Amérique. Le Président de cette organisation, au nom de l’Orchestre Septentrional, a remis une plaque à la famille Chancy, en hommage à Doudou. À la demande de François Victor, Léon Dimanche l’a reçue au nom de la famille puis l'a donnée à Loubert quand celui-ci arriva. Le Maître de cérémonie, Guy Evans Ford, a ensuite introduit le professeur Eddy Mésidor, qui n’était pas prévu au programme comme l’enseignant l’a expliqué. Il faut dire que le professeur était très concis dans son message de circonstance. Il a parlé des qualités de Doudou Chancy et a présenté ses sympathies à la famille, tout aussi bien aux musiciens d’ici et d’ailleurs. Je ne saurais oublier Captain Bill qui a entrepris le voyage d’Haïti pour venir rendre hommage à son ami. Il a brièvement présenté les grands attributs du saxophoniste et rappelé ses qualités de philanthrope.
Après la prestation d’Edy Brisseaux, Jocelyne Dorismé a interprété une chanson gravée sur son nouvel album, avant que le groupe Impresyon fasse sa besogne. Cette formation musicale a servi d’orchestre accompagnateur (house band) à tous les musiciens qui ont défilé au cours de la célébration. Le groupe «Impresyon » a débuté la célébration avec la chanson « It wasn’t meant to be » du groupe Nu Look. C’était une constellation à Brasserie Créole. Mais, il y avait plus de saxophonistes que d’autres instrumentistes célébrant la vie de Doudou. Jean Vinski, saxophoniste, a impressionné tout le monde. Il a bien interprété la chanson « Haïti » du Skah-Shah # 1 et a magistralement exécuté « Dans la vie » des Shleu-Shleu. Vinski l’a si bien fait dans les deux occasions que Loubert Chancy se leva pour lui donner une accolade sincère.
Le maître de cérémonie a ensuite appelé et introduit Michel Batista, qui n’était même pas présent. Il prit Frantz Casimir (Fanfan Panama) pour Michel Batista, qu'il a annoncé en grande pompe, demandant au public d’applaudir très fort Michel Batista. Errare humanum es. Ce n’était pas Michel Batista. Il était, peut-être, là avec nous en esprit. Gérard Daniel nous a fait revivre « A l’aventure » des Shleu-Shleu de Dada Jackaman. C'était vraiment bien. Ce saxophoniste se passe de présentation. Il a un son rare qui permet de l’identifier dès les premières notes.
Le groupe Impresyon a aussi offert la chanson «Aux Antilles » du Tabou Combo, chantée par Fanfan Tibòt, avec Gary Josama à la guitare et Jocel Almeus aux claviers, sous le contrôle de la section rythmique du groupe Impresyon. Vinski a joué les lignes mélodiques de cette chanson, à la grande surprise de Fanfan Ti Bòt. Bouyou Ambroise a improvisé un magnifique solo et Couloute a pris la relève. Puis, Gérard Daniel a signalé l'intro de la chanson « Mounn Damou » des Shleu-Shleu et laissa l'intervalle pour que Bouyou et Vinski puissent exhiber leur grand talent.
Peddy, de son nom de baptême Jean-Claude Pierre-Charles, a été invité sur le podium par le Maître de cérémonie, pour chanter ce tube « Mounn Damou », qui garde encore toute sa fraîcheur. Il faut dire que Peddy était chanteur des Shleu Shleu, première version. Jean Marc Montrose a aussi exhibé son talent de saxophoniste. Je trouve que les musiciens du groupe Impresyon sont très talentueux. C’est une formation musicale à suivre.
Pour clôturer la soirée, le maestro Georges Loubert Chancy a remercié tout le monde de leur présence et soutien. Puis, il a expliqué le lien qui existait entre Doudou et lui. Il dit qu’en additionnant son âge puis celui de Doudou séparément, qu’il obtient le même chiffre dans les deux cas. Il reste à savoir ce que nous dit le symbolisme des nombres à propos du chiffre 8 ou bien ce que peut nous expliquer la symbolique des chiffres en rapport au nombre 8. Loubert a aussi déclaré qu'il va continuer l'œuvre de son frère à travers JAKAM, un sigle qu'il traduit ce soir encore par Jènn Ayisyen Kap Aprann Muzik.
JAKAM est une fondation, une compagnie de Production légale de Doudou Chancy. Loubert a souligné qu'il ne pourra pas tout faire seul. Il aura besoin de l’assistance de tous, dit-il. Jacques Ceran, un ami de vieille date de la famille Chancy, se chargeait de la logistique, pour empêcher un déferlement inutile sur le podium. Il avait suivi l'ordre du jour, garantissant ainsi l'exécution du programme conçu pour cette soirée spéciale. Tout était fait selon ses directives. Il a réussi puisqu’il n’y a eu aucune précipitation ni dérapage lors du défilé des artistes.
La cérémonie funèbre à l’Église Ste Anne et St Joachim
Le samedi 22 septembre, les funérailles de Doudou ont été chantées. La cérémonie a commencé à l’heure prévue. L’église était remplie. Entre 1000 à 1200 personnes ont assisté aux funérailles. Il faut souligner que Guerlain, prêtre et frère de Doudou Chancy, a présidé la cérémonie. On comptait entre 10 à 12 prêtres qui avaient participé aux obsèques. L'homélie prononcée par le Père (prêtre) Dieuseul Adain a touché tout le monde. Il a présenté un bref profil de Doudou Chancy, cet homme qui a su partager son amour, son talent et ses rêves avec tous. Doudou représentait la somme de toutes les bonnes choses du monde.
Au moment de la consécration, on a prié spécialement pour le repos de l’âme du défunt. Avant de recevoir la communion, nous avons prononcé les paroles significatives qui suivent, pour nous rappeler que nous sommes infiniment petits par rapport à l'Eternel : Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. Les prêtres ont convié des messages nous exhortant à nous préparer pour le grand voyage vers le Nouveau Monde. N’ayez pas peur, nous a dit Père Dieuseul Adain.
Ce qui avait surtout retenu mon attention c’était la lecture de l’Évangile de St Jean, chapitre 11 versets 22 à 40. J’en ai fait mon sujet de méditation. Carlo Balthazar de la chorale de St Jérôme a bien chanté « Ave Maria ». Ce serait une grave omission de ne pas mentionner la présence de la chorale de l'église Holy Spirit. Avant la fin de la cérémonie, Léon Dimanche a chanté un « chant de méditation » connu de nous tous. Puis, Ménélas a salué le départ de Doudou Chancy au son de la trompette. La cérémonie funèbre a pris fin à 11 h 45. Si vous me le permettez, je dirais que Doudou Chancy a eu des funérailles « Diak sou Diak ».
Un mini-groupe a salué le départ de Doudou en musique
À quelques mètres de la porte d'entrée principale de l’église, un mini groupe musical animait en mémoire de Doudou. C'était comme un temple, un reposoir dressé devant l'église où tous les musiciens qui sortaient de la cérémonie se sont arrêtés pour rendre l’ultime respect en musique au frère qui les a laissés. Sous la direction d’Edy Brisseaux, ces musiciens, Bobby Raymond à la contrebasse, Fanfan Sylvain au tambour puis Renan Thybulle, Roland Cameau à la guitare acoustique, Jocel Almeus, King Kino, Jean Robert Damas et une section cuivre composée d’un tromboniste et deux saxophonistes, jouaient du Jazz et interprétaient des chansons puisées du folklore haïtien. Au passage, Ménélas avait aussi rejoint ce groupe de musiciens comme les autres l’ont fait avant lui. Un fait mérite d’être signalé puisqu’il met en évidence la sensibilité de l’artiste en général. Tout comme le poète, le musicien est sensible. Si grands que sont les poètes et les musiciens, ils sont ce que nous sommes : humains. Ils savent aussi pleurer.
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Edy Brisseaux pleurait en jouant, sans fausser les notes. C’était vraiment touchant, mais peu de gens pourraient le remarquer puisqu’Edy avait baissé sa tête et pointé sa trompette tantôt vers la terre tantôt vers le ciel. Il continuait à jouer sans s’arrêter. C’est comme s’il disait : « à la terre ce qui est à la terre, et à l’esprit ce qui est à l’esprit ». Il l'a sans doute fait pour essayer de contrôler ses émotions mais c'était plus fort que lui. Les musiciens qui l’accompagnaient ne l’avaient même pas vu pleurer.
Le musicien doit aussi comprendre que pleurer est humain, même si Alfred de Vigny nous dit que gémir, pleurer, crier est également lâche. Le verset 35 de l’Évangile de St Jean, au chapitre 11, nous montre que Jésus savait aussi pleurer…Jésus pleura. Messieurs, nous ne devons pas avoir honte si les femmes nous surprennent et nous regardent pleurer. Seulement, « Don’t let the sun catch you crying » puisqu'il ne faut pas pleurer quand les oiseaux nous bercent au lever du soleil.
Doudou a eu des funérailles dignes de sa grandeur. L'embouteillage avait paralysé toutes les activités aux environs de l’église. Je n’ai jamais vu de pareilles funérailles et je ne suis pas le seul à faire une telle remarque. Les Américains, paroissiens de cette église et voisins de Ste Anne et St Joachim, ont fait la même observation. Par curiosité, ils demandaient à plusieurs d’entre nous s’il s’agissait des obsèques d’un ambassadeur. Nous étions tous fiers de dire : oui, il était un ambassadeur de la culture haïtienne. Il se nomme Jacques Ardouin Chancy.
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Doudou Chancy en route vers sa dernière demeure
On s’est ensuite rendu au cimetière St Charles où le corps a été inhumé, avec les cérémonies d'usage. J’ai vu des minibus et des voitures qui étaient venus de Montréal, de Boston, de Connecticut, de Washington / Maryland, de Pennsylvanie, de Delaware, de la Californie, de la Floride, d’Atlanta- Georgia, de l’Ohio, des Carolines du Nord et du Sud, etc. Je dois souligner qu’un autobus d’une capacité de 55 passagers avait amené les fidèles de l'église Holy Spirit de N.J, -l'Eglise du St-Esprit pour assister aux funérailles.
J’ai parlé au chauffeur pour m’assurer de la capacité de l’autobus de la compagnie « Adventure Charter & Tours LLC ». Cette initiative est l’œuvre de Père Max Osias, un prêtre qui avait entretenu une bonne et franche amitié avec Doudou. Vraiment, Père Max et les fidèles de l'Holy Spirit ont perdu un Berger avec le départ inattendu de Doudou Chancy. D’ailleurs, le saxophoniste mettait son talent au service de cette église. Il ne ratait jamais la messe créole du dimanche à Holy Spirit. Il était aussi un organiste / claviériste.
Au cimetière, le rituel « du rite funéraire » a été suivi à la lettre. On a chanté « Plus près de toi mon Dieu», « J'irai la voir un jour », « Dieu Tout-Puissant », « Ce n’est qu’un au revoir » et d'autres chants de méditation. Quelques gens ont pris la parole avant de conduire Doudou dans sa dernière demeure, au sous-sol de cette terre de vanité. Guy Evans Ford a convié un message d'amour, d'union et de paix. Ménélas a encore joué l’hymne de départ à la trompette. Un jeune frère a essayé de chanter « Douce amitié », sa voix a craqué à mi-chemin.
Le moment le plus dur au cimetière c’était la descente de la bière en terre. Plusieurs d’entre nous avaient pleuré. Le plus jeune prêtre-officiant n’a pas pu tenir jusqu'à la fin. Il était pris d'émotion face à cette réalité, cette vérité absolue. Il a crié fort et pleuré, au point que ses jambes ne pouvaient plus l'aider à marcher. Il a perdu le contrôle de ses pas. Il trainait les jambes. Il a eu le support de deux d’entre nous qui lui ont servi de béquilles. C’est un phénomène normal. Le prêtre est aussi humain. Nous avons laissé le cimetière à 2 h 15.
La réunion au Vault Café et les faits marquants
Après la mise en terre, on s’était rendu au Vault Café où on a eu une agape fraternelle. Le père de Doudou, M. Oreste Chancy, un nonagénaire, a eu la possibilité de s'exprimer pour partager avec nous ce qu'il ressent après le départ prématuré de ce fils qu'il aimait tant et aime encore. Il faut dire que son physique ne reflète pas son âge. M. Oreste Chancy a plutôt l’air d’un septuagénaire.
King Kino a joué le rôle de Chevalier de la paix, ce samedi 22 septembre 2012. Il a conduit Cubano à la table de Loubert Chancy pour que ces deux musiciens fassent la paix. Cubano et Loubert se sont donnés la main et ont eu un franc dialogue, sous le clic des appareils photographiques et devant les lentilles des caméras vidéos. Qui sait ce que demain va enfanter? C'est un geste de grandeur que tout le monde a apprécié. Kino était revenu près du bar pour nous faire part de cette bonne nouvelle.
Avant de laisser l'enceinte, Cubano nous a présenté une boutade en présence de Fanfan TiBòt et Shoubou du Tabou Combo, de Jean-Robert Dorlette, de Gérald Jean, ancien joueur du Victory Sportif Club d’Haïti, et d'autres amis. Cubano, grand taquin et pince sans rire de tous les temps, dit ce qui suit à Shoubou: « Tabou Combo pa bezwen pè, li twò ta pou Loubert ak mwen kraze Tabou ». C'était le rire sans réserve qu'il a incité.
Si Cubano et Loubert avaient juré de ne plus se parler, le geste accompli au Vault Café représente bien leur prière de confession. Dieu les pardonne déjà. Il faut qu'ils se servent de la Transition prématurée de Doudou Chancy pour méditer sur la vie et comprendre que l'avenir ne nous appartient pas. Il est à Dieu. Il faut qu'ils profitent du présent dans toute sa plénitude pour réaliser au moins une bonne partie de leurs rêves. Les nuages sont maintenant dispersés.
En plein jour, les étoiles scintillaient au ciel du Vault Café: Loubert Chancy, Cubano, Arsène Apollon, Fanfan Tibòt, Shoubou, King Kino, etc. Les musiciens de la « Nouvelle Génération » n'étaient ni au parloir funèbre, ni à la célébration de la vie du défunt, ni a l'église, ni au cimetière, non plus au Vault Café. Ainsi, nous avons passé quelques heures ensemble en compagnie de la famille Chancy, dans la paix, le respect et la tranquillité d’esprit. Vers 5 h 30 p.m., nous avons vidé les lieux, emportant avec nous tous les bons souvenirs que Doudou Chancy nous a laissés. Il nous devance d'un pas.
Nous détenons tous un billet aller-simple pour entreprendre le voyage vers ce monde encore inconnu de nous tous. Le temps, l'âge, les saisons, notre statut social, les acquisitions matérielles ne peuvent ni retarder, ni changer l’heure de notre départ vers ce Nouveau Monde. Soyez prêts et n'ayez pas peur comme l'avait dit le prêtre dans son homélie.
Je renouvelle mes sincères condoléances aux membres de la famille Chancy. Que Dieu les accompagne, les bénisse et les protège, maintenant et dans les jours à venir.
robertnoel22@yahoo.co





