Les œuvres musicales haïtiennes au profit des artistes étrangers
bellamondo
Toute musique découle d’une autre. Et, l’originalité d’une œuvre dépend de la façon dont le thème est traité. Cependant, le plagiat ne reflète aucune créativité. Il met plutôt en évidence la faiblesse, la pauvreté d’esprit et l’infertilité de l’imagination de celui ou celle qui plagie. Le plagiat est un cas fréquent dans l’industrie musicale et cela ne date pas d’aujourd’hui. Nemours Jean-Baptiste et beaucoup de nos musiciens / artistes en sont victimes.
Il faut rendre à César ce qui lui revient de droit
Nous vivons aujourd’hui un phénomène dévastateur où les œuvres des formations musicales haïtiennes sont interprétées et utilisées à des fins commerciales, sans l’autorisation légale des créateurs. Actuellement, il existe un groupe musical africain du nom de Bella Mondo de la Côte-d’Ivoire qui interprète les chansons haïtiennes. C’est une formation composée strictement de femmes exhibant leur grand talent musical. Ce groupe a interprété la chanson « Ansanm Ansanm de DP Express / Gemini All Stars de Ti Manno, de son vrai nom Emmanuel Antoine R. Jean-Baptiste. Ces musiciennes l’ont bien rendue. Elles ont aussi interprété le morceau «Confirmation» de Nu Look. Pourtant, aucun crédit n’a été alloué ni au DP Express / Gemini, ni au groupe Nu Look.
Les chansons qu’elles ont choisies ne peuvent pas être déjà considérées comme appartenant au domaine public. Toutes les œuvres artistiques créées entre 1964 et 1972 sont protégées pour 28 ans. Le renouvellement automatique les protège pour 95 ans. Les musiques et sons produits avant février 1972 sont protégés jusqu'à 2067 par les lois fédérales de copyright des Etats-Unis. L’histoire nous lie à l’Afrique. C’est bien évident. Est-ce là une raison donnant droit à un orchestre étranger d’utiliser les œuvres de nos artistes sans avoir l’amabilité de les identifier comme étant des chansons haïtiennes, et donner crédits à ceux qui les méritent ? Que les musiciens haïtiens soient protégés ou pas, une chanson demeure la propriété intellectuelle des compositeurs, des arrangeurs, des orchestrateurs et éditeurs de musique. Il faut se rappeler que même après avoir vendu un projet musical à un promoteur, à un producteur ou à un distributeur de musique, l’œuvre demeure la propriété intellectuelle de l’artiste ou du groupe.
Dans le cas nous concernant aujourd’hui, les auteurs des chansons choisies par le groupe africain ont droit aux bénéfices légaux que leur confère la loi. On comprend bien que le fait de voir un orchestre étranger interpréter des chansons haïtiennes est un acte de reconnaissance de la valeur artistique des œuvres originales. Cependant, quand les interprétateurs bénéficient d’un gain monétaire, on tombe dans le domaine du plagiat ou de la piraterie. Le fait que ces musiciennes utilisent un dialecte différent du créole ne change pas la nature de la pièce musicale puisque le rythme, la mélodie et l’harmonie identifient son origine haïtienne. Les chansons auxquelles je fais référence sont déjà gravées sur disques par leurs auteurs. Ces musiciennes africaines devraient simplement faire savoir que les chansons en question sont des interprétations ou adaptations.
Certains Haïtiens et même des musiciens, pris d’émotions, se réjouissent du fait que des femmes africaines interprètent leurs chansons. C’est beau de voir des femmes de l’Alma Mater jouer de la musique haïtienne. Cependant, il y a le côté légal de l’affaire qu’il faut prendre en considération, tenant compte du travail que fournissent le compositeur, les arrangeurs, les paroliers et les orchestrateurs d’une chanson. Les ayants-droit doivent bénéficier du fruit de leur travail. Il ne s’agit pas précisément du gain monétaire que cela confère mais plutôt des crédits liés au droit d’auteur. Il faut que nos musiciens les revendiquent. Si les musiciens haïtiens concernés considèrent l’utilisation de leurs œuvres comme du cross over, ils se trompent grandement puisqu’ils ne bénéficient de rien. Le cross over marche de pair avec les bénéfices juridiques et financiers. L’orchestre qui interprète ces morceaux haïtiens est maintenant connu comme le créateur de ces chansons. D’ailleurs, j’ai discuté du sujet avec des Ivoiriens qui me font croire que les chansons originales ne sont pas des créations haïtiennes. Je sais que « Confirmation» est une inspiration du groupe Nu Look, considérant le contexte dans lequel elle a été composée.
La chanson «Ansanm Ansanm» est bien de DP Express / Gemini All Stars. Elle fut un Hit dans les années 80. À l’époque, le DP Express comptait dans ses rangs Ti Manno comme chanteur-vedette, après le départ d’Hervé «Boulou» Bleus à qui j’ai parlé ce matin, 7 août 2012. Il faut se rappeler que Ti Manno est mort en 1985. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’interprétation des chansons par cet orchestre africain ne bénéficie qu’à ce groupe. On ne peut même pas parler de la popularité que font gagner ces chansons interprétées puisque la majorité des africains croit déjà que les chansons sont d’origine ivoirienne mais pas haïtienne. Et, dans un article paru au journal African Diplomacy, on révèle que toutes les compositions sont de Bella Mondo (africandiplomacy.com).
La préservation du patrimoine culturel haïtien
Il est temps que les musiciens haïtiens mettent de l’ordre dans l’industrie. Il nous faut une association de musiciens au sein de laquelle toutes les générations doivent être représentées. Que les musiciens oublient leurs différends pour faire un front solide afin de défendre leurs intérêts communs. Nous devons préserver et protéger nos patrimoines. Il serait aussi intéressant si ceux qui ont grandement bénéficié de la musique Compas Direct et d’autres genres musicaux haïtiens pourraient aider à construire un Musée National des Artistes ou une Place des Artistes en Haïti où les jeunes pourront apprendre à connaitre les musiciens / artistes qui ont contribué d’une façon ou d’une autre à la survie de la culture haïtienne. Nos peintres, sculpteurs, acteurs et autres méritent aussi un pavillon à ce grand Musée National des Artistes ou Place des Artistes.
Que de jeunes entendent parler de Nemours Jean-Baptiste, Webert Sicot, Raymond Sicot, Raymond Gaspard, Toto Duval, de François Guignard (Pè Gi, pour les enfants du quartier, aussi appelé Ti Giya par les grands musiciens des années 50-60-70), de Guy Durosier, d’Ansy Dérose, de Roger Colas, d’Antalcidas O. Murat, d’Ulrick Pierre-Louis, de Gérard Dupervil, de René St Aude, Coupé Cloué, Ti Manno, Ti Roro, Azor, Fritzner Augustin, Théodore Beaubrun «Languichatte», Maurice Sixto et d’autres artistes encore vivants tels que Edner et Féfé Guignard, Richard Duroseau, André Dorismond, Carlo Glaudin, Arthur Lovelace, Willy Lacroix, etc, mais ils ne connaissent rien d’eux. Ce sera là une forme d’éducation et d’encouragement pour la génération présente et future.
La protection des droits des musiciens / artistes pour un lendemain meilleur
Les musiciens doivent s’organiser pour qu’à l'âge de la retraite ils puissent bénéficier du fruit de leur travail. Au moment d'écrire cet article, il y a un musicien haïtien qui a un grave problème de santé. Il fait face à une terrible situation, ne pouvant répondre aux coûts des soins médicaux. Sa santé se détériore. On est obligé d'organiser une collecte de fonds pour l'aider à couvrir les frais temporairement. Une telle situation m'attriste. Est-ce pourquoi des mesures préventives doivent être prises dès aujourd'hui. Voilà donc un musicien qui a investi son temps et dédié sa vie à la musique mais qui aujourd'hui se retrouve en butte à de graves difficultés financières.
J'encourage les musiciens haïtiens à devenir membres de l’Union des Musiciens au pays où ils résident, pour au moins bénéficier des droits d'auteur, de compositeur, arrangeur et producteur de musique. Il faut aussi que nos musiciens légalisent leurs œuvres. Je sais qu'Haïti maintient des droits de copyright selon la Convention de Copyright de Buenos Aires de 1910, qui a été proclamée par le président des États-Unis le 13 juillet 1914. Elle est connue sous le nom de BAC (Buenos Aires Convention de 1910).
Haïti est aussi signataire de cette convention depuis le 27 novembre 1919 et aussi membre de la Convention Universelle de Copyright de Genève de 1952 (Universal Copyright Convention, UCC Geneva), dont la date effective aux Etats-Unis était le 16 septembre 1955. Les musiciens haïtiens ne sont pas tous au courant de ces faits. Aucun responsable haïtien n’en a jamais fait mention et ne touche pas non plus à cette question de droit de propriétés intellectuelles. Je me demande même si Haïti a continué à payer sa cotisation. HTTP://RADIOTELEVISIONCARAIBES.COM
Nos musiciens peuvent contacter la SACEM, et aussi Spedidam (France),www.spedidam.fr, Adami (France) www.adami.fr et Socan (Canada) www.socan.ca, BMI et ASCAP aux Etats-Unis pour régulariser leur statut de professionnel et jouir de tous les avantages qu'offrent ces organisations dont le but est d'assister les artistes, acteurs et musiciens. Même nos DJs peuvent devenir membres de «Amusement and Music Operators Association » des États-Unis et jouir des prérogatives liées aux droits de membre. On fait son lit avant de se coucher. Un artiste ou un groupe musical doit engager un avocat pour s’occuper de ses affaires juridiques. Les musiciens ont aussi besoin d’une assurance santé, tout aussi bien d’une police d’assurance-vie. Une assurance pour groupe ne coûte pas cher.
Les musiciens haïtiens n’ont jamais pensé à mettre une telle structure en place, parce qu’ils n’ont jamais été traduits en justice pour rupture de contrat ou autres faits juridiques que les promoteurs ou producteurs laissent passer inaperçus, soit par peur ou par ignorance des lois qui gouvernent l’industrie musicale en général. Si la musique haïtienne n’atteint pas la traversée permanente (cross over) comme le Reggae, la Salsa ou autres, les managers, les agents, les musiciens et distributeurs de musique en sont responsables. La langue ne saurait constituer un handicap. Cela ne veut pas non plus dire qu’on doit négliger les textes des chansons. Avec la technologie moderne, les iPads, iPhones, Smart phones, le créole peut-être traduit dans la langue voulue. Voilà une bonne raison pour que les textes soient bien soignés.
robertnoel22@yahoo.com





