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Série "Grands auteurs du patrimoine afrocaribéen" : Marie Vieux-Chauvet

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image Marie Vieux Chauvet

Marie Vieux-Chauvet, l'incontournable des Lettres haïtiennes avec "Amour, colère et folie". Et aussi, Kettly Mars et Emmelie Prophète, "filles d'Haïti".

De Marie Vieux-Chauvet (1916-1973), écrivaine haïtienne de premier plan, vient d'être rééditée l'incontournable trilogie Amour, colère et folie*, avec une postface de Dany Laferrière. Marie Chauvet entame l'écriture cinglante et brûlante de son chef-d'oeuvre tandis qu'autour, la dictature de Duvalier père se fait de plus en plus meurtrière. L'étau qui se resserre, l'angoisse qui infiltre les âmes, la violence sourde qui déchire les familles, mais encore la révolte et le sens du combat se ressentent à différents niveaux dans les trois volets distincts de son triptyque. Les deux premiers sont portés par des personnages de femmes inoubliables : Claire, narratrice de Amour, vieille fille qui cache un tempérament de feu, est l'aînée des filles de la famille Clarmont, et celle qui a hérité de la peau la plus noire. Elle a sacrifié sa vie de femme à la plantation familiale menacée par les Tontons macoutes, mais se meurt d'amour pour son beau-frère français en s'adonnant furieusement à l'onanisme.
Victime dans sa chair

L'audace à le décrire est impressionnante, on songe sous d'autres cieux à celle de Violette Leduc sur la sexualité féminine. Vient ensuite Rose, héroïne de Colère. Elle est la victime dans sa chair, et avec la complicité de son père, de ces hommes en noir qui terrorisent le pays et laminent les êtres. Dans Folie, enfin, écrit comme un huis clos de théâtre, Marie Chauvet (qui a commencé par le genre dramaturgique) dit comment le régime traite les poètes en s'inspirant de ceux du groupe "Haïti littéraire", Anthony Phelps, René Depestre notamment, avec lesquels elle se réunissait à Port-au-Prince. L'écrivaine sera aussi la victime de la censure : immédiatement salué par Simone de Beauvoir, qui fait publier le manuscrit chez Gallimard en 1968, Amour, colère et folie met sa famille en danger, Duvalier s'étant reconnu dans l'avocat véreux de Colère. Pierre Chauvet, son mari, rachète puis fait détruire en Haïti tous les exemplaires du livre pour protéger les siens. Marie Chauvet quitte son pays natal, refait sa vie à New York mais y mourra cinq années seulement après la parution de son chef-d'œuvre.
Une histoire d'amour complexe

"Parler de la romancière Marie Chauvet, c'est parler d'un seul livre, mais quel livre", dit Dany Laferrière dans sa postface. La lecture du premier livre de l'auteure ne me laisse pas tout à fait du même avis. Fille d'Haïti** marque en effet le début d'une route désormais bien balisée par le travail de réédition de Zellige, qui a redonné à lire l'œuvre romanesque de l'auteure, et tout récemment ce roman, qui parut chez Fasquelle à Paris en 1954. Fille d'Haïti est le portrait d'une jeune femme, Lotus, que sa mère a dû élever seule en se prostituant. Après le suicide de celle-ci, installée dans une grande maison et se perdant dans une vie bourgeoise dissolue, Lotus cherche son rôle dans une société clivée, où de jeunes révolutionnaires oeuvrent au changement. Georges en est le leader, et Lotus va trouver dans leur histoire d'amour complexe une réponse à sa quête. La profondeur du portrait psychologique (véritable auto-analyse du personnage) et l'acuité à établir le paysage social et politique sont déjà là dans ce premier texte qui contient les maladresses répétitives du début mais plante un univers déjà fascinant. Il est à lire comme une petite perle pour mesurer le trajet accompli par l'auteure jusqu'à son grand œuvre.
"J'écoute parler des voix dans mon corps"

Marie Vieux-Chauvet a embrassé Haïti dans ses livres, avec la lucidité qui toujours blesse. Elle a ainsi exploré le monde paysan dans un roman qui, dès 1960, lui valut le prix France Antilles, et vient de reparaître toujours chez Zellige, Fond des nègres. On pense bien sûr à celui de sa compatriote Yanick Lahens, couronné du Fémina près d'un demi-siècle plus tard, avec Bain de lune, qui familiarise le lecteur avec le monde de la paysannerie haïtienne. Elles sont aujourd'hui beaucoup plus nombreuses à poursuivre des parcours d'écrivaines, ces filles d'Haïti que sont aussi Kettly Mars ou Emmelie Prophète, dont les nouveaux romans viennent de paraître.

Dans Je suis vivant***, Kettly Mars traite de la folie faisant irruption au milieu de la famille : "Je suis schizophrène et j'écoute parler des voix dans mon corps, cela m'occupe assez", confie Alexandre, de retour au domaine familial. Le choléra qui sévit dans l'institution psychiatrique où il fut enfermé jeune homme oblige sa famille à le reprendre. Comment sa mère, 86 ans, et ses frères et sœurs vont-ils renouer avec cet être dont la présence est si troublante, et en même temps si naturelle parmi eux ? Kettly Mars construit un roman où l'intrus fait tout vaciller. Les monologues des frères et soeurs et de la mère s'entrecroisent et composent le portrait de la société bourgeoise d'Haïti, qui se découvre entre secrets de famille et histoire politique, mais aussi sensualité. Elle présente dans le domaine de « Fleur de chêne », comme dans toute l'œuvre de cette écrivaine.
Madeleine, la mûlatresse, a épousé un Noir

La folie est aussi présente dans le quatrième roman d'Emmelie Prophète Le bout du monde est une fenêtre****. Elle menace la mère de Rose et de Lilas, Madeleine a épousé un Noir, elle, la mûlatresse quasi blanche. La société haïtienne n'acceptera jamais cette mésalliance, et ce couple de hasard ne connaîtra jamais l'amour. Lilas fuit pour se sauver. Rose demeure dans la maison penchée, mais de sa fenêtre, elle découvre Samuel, jeune mécanicien débarqué dans le garage d'en face. Quelque chose d'immédiat réunit cet orphelin de la campagne, hébergé par un marchand de rhum du pauvre et vivant dans un bidonville, et cette jeune fille introvertie, complexée, quelque chose qui s'appelle l'amour va relier ces deux solitaires farouches. La noirceur du réel haïtien n'a d'égale que le souci de l'auteur à le peindre calmement, parfois cruellement, en mettant son lecteur à l'épreuve de destins où le mot bonheur ne semble pas avoir été prévu. Si ce n'est dans ces miracles de tendresse qui bouleversent parfois une journée, parfois toute une vie.

 

*Amour, colère et folie, de Marie Vieux-Chauvet, éd Zulma, poche, 512 pages, 11,20 euros.

**Fille d'Haïti, de Marie Vieux-Chauvet, éd Zellige, 287 pages, 19, 50 euros.

***Je suis vivant, de Kettly Mars, éd. Mercure de France, 176 pages 15,80 euros.

****Le bout du monde est une fenêtre, d'Emmelie Prophète, éd. Mémoire d'encrier.

Le Point



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