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Haïti bouge-t-il?

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Puis, ça va mieux, Haïti? Je ne compte plus le nombre de fois où on m'a posé cette question depuis mon retour de ce petit pays qui, hélas, nous a habitués au pire. Ce n'est pas vraiment une question, en fait, mais une demande de confirmation: avec tous ces malheurs qui lui tombent dessus, Haïti est condamné à patauger dans la misère, n'est-ce pas?

Pourtant, je reviens de ce troisième séjour post-séisme avec le sentiment que quelque chose a bougé en Haïti. Ce n'est pas encore le grand chambardement. Les camps de sinistrés s'étirent toujours à perte de vue et les signes de reconstruction se font attendre. Mais le nouveau gouvernement entré en fonction en octobre, après 20 mois de paralysie politique, rame fort pour mettre le pays en mouvement. Et pas seulement pour reconstruire ce qui a été détruit par le tremblement de terre, mais aussi, et surtout, pour s'attaquer aux maux qui rongeaient Haïti bien avant le séisme.

 

«Nous ne voulons pas qu'Haïti reste perpétuellement et éternellement un pays qui demande de l'assistance. Nous voulons voler de nos propres ailes.»

 

À 39 ans, l'homme d'affaires Laurent Lamothe est en train de faire ses premiers pas en politique. Et pas à n'importe quel titre: ministre des Affaires étrangères d'Haïti et conseiller spécial du président Michel Martelly, il est l'homme-clé du nouveau gouvernement. Sa marotte: attirer des investissements étrangers et arracher Haïti à son état de dépendance chronique.

 

Le jour de notre rencontre, Laurent Lamothe suit docilement les directives de son conseiller en communications, le Québécois Pierre Côté - un curieux personnage qui s'était fait connaître en retournant le web à l'envers pour venir en aide à Haïti, après le séisme. Apôtre de la diffusion en direct, il organise notre entrevue, qui sera enregistrée sur vidéo, sur iPad et sur iPhone. Le message est clair: Haïti entre résolument dans la modernité.

 

«Nous ne restons pas assis à attendre, nous travaillons déjà à plusieurs projets de développement», fait valoir le jeune ministre. Un de ces projets lui tient particulièrement à coeur: la transformation de la bourgade côtière de Jacmel en «superbe petite ville» touristique. Un investissement de 40 millions censé mettre Jacmel sur la carte des destinations soleil.

 

Un autre grand chantier, qui prévoit un parc industriel et deux universités, vient d'être lancé à Caracol, dans le nord du pays. Objectif: créer 60 000 emplois, qui contribueraient à décongestionner la capitale surpeuplée.

 

L'exemple africain

 

Dans un registre moins tape-à-l'oeil, le premier ministre Garry Conille incarne le même désir de changer la donne en Haïti.

 

Ce médecin de 45 ans a longtemps travaillé comme expert en développement pour l'ONU. Il venait tout juste de commencer une mission au Niger quand il a été appelé à rentrer au bercail.

 

À l'époque, le Parlement venait de rejeter deux candidats au poste de premier ministre proposés par le président Michel Martelly. Le troisième candidat a réussi à passer la rampe.

 

Garry Conille réfléchit avant de répondre à mes questions, mais, quand il se lance, il parle à un rythme étourdissant. Oui, il y a encore un demi-million de personnes dans les camps, ce n'est certainement pas un succès. «Mais en réalité, il y a 2 millions d'Haïtiens qui vivent dans des conditions inacceptables.»

 

Et c'est tout ce problème qu'il veut prendre de front en faisant construire des logements sociaux, en restaurant certains quartiers de Port-au-Prince ou en autorisant la copropriété pour augmenter le nombre d'appartements dans la capitale.

 

Garry Conille veut s'inspirer d'autres pays qui ont eu des pentes encore plus abruptes à remonter. À commencer par le Rwanda: «Ce pays sort d'un conflit énorme. Pourtant, il a réussi à rapiécer les morceaux. Nous, nous n'avons pas eu de génocide. Nos problèmes, nous pouvons les résoudre.»

 

«Les modèles de solutions à nos problèmes existent déjà. Ce qui nous manque, c'est la cohésion nationale», dit encore Garry Conille, qui assure que «2012 sera l'année de la reconstruction».

 

Les habitués de la scène haïtienne notent qu'il y a un changement de ton au sommet. Quand les nouveaux dirigeants haïtiens ont entrepris de vider deux camps de sinistrés dans la capitale, «ils ne sont pas venus en quémandant, mais en nous disant: «Nous allons de l'avant, que vous nous suiviez ou non»», confie un employé des Nations unies à Port-au-Prince.

 

Selon la présidente, Frantz Duval, rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, le projet de Caracol «est le premier signe concret qu'il se passe quelque chose de positif en Haïti».

 

Obstacles

 

Ce gouvernement de néophytes n'a pas la partie facile. Les trois quarts du budget de reconstruction sont entre les mains d'organisations internationales. Garry Conille veut les convaincre de laisser progressivement son gouvernement administrer l'argent de l'aide internationale. C'est loin d'être gagné.

 

Et puis il y a les embûches intérieures. Minoritaire, le gouvernement doit négocier une à une chacune de ses décisions. Il n'est pas certain que cette nouvelle équipe ait l'étoffe nécessaire pour traduire ses intentions en actes, dit Frantz Duval.

 

Je lui ai demandé s'il croit qu'il y a enfin de l'espoir en Haïti. Il a répondu en soupirant: «L'espoir, on en a soupé. Ce qu'on veut, c'est de l'action.»

 

C'est précisément ce que promettent les nouveaux dirigeants haïtiens. À suivre.

 

Agnès Gruda
La Presse

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