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Le taux de change inquiète encore

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image Alrich Nicolas

Le taux élevé de change de la gourde par rapport au dollar américain a maintenu la décote de la monaie nationale au-devant de l’actualité économique. Le pic des 70 gourdes pour un dollar US a défrayé la chronique récemment au point de faire craindre le pire pour la monnaie nationale. Les perspectives sont loin d’être réjouissantes en considérant l’état des finances publiques, le manque à gagner dans les redevances pétrolières. La reprise est encore utopique. À la lumière de ces considérations et de bien d’autres, le Dr Alrich Nicolas, ancien économiste en chef du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD-Haïti) et ministre des Affaires étrangères et des Cultes sous le gouvernement de Michèle Pierre-Louis, nous livre ici son analyse de la conjoncture en indiquant des pistes. Notre interview

Le Nouvelliste (L.N. :) La situation des changes devient intenable, la gourde ne cesse de céder du terrain face au dollar américain. Est-ce le fait du hasard ?

Dr Alrich Nicolas (AN) La gourde cède en effet du terrain face au dollar depuis des années déjà et sur un rythme accéléré, bien que ces derniers jours, on assiste à une accalmie sur le marché des changes puisque la gourde s’échange maintenant autour des 65 gourdes au lieu des 70 gourdes pour 1 dollar il y a deux ou trois semaines. La détérioration continue de la gourdes, comme l’ont constaté d’ ailleurs plusieurs économistes, n’est pas le fruit du hasard. Il y a à cela des raisons d’ordre structurel et des raisons d’ordre conjoncturel. 

Parmi les raisons d’ ordre structurel, il faut mentionner en premier lieu la grande faiblesse de la production nationale qui se traduit en un faible niveau des exportations et de captation de devises sur le marché international, le faible niveau de compétitivité interne de l’ économie et son corollaire, le déficit structurel de la balance commerciale  qui alimente une surdemande de dollars sur le marché des changes. Les facteurs d’ordre conjoncturel peuvent être externes tels que la hausse du prix d’ un produit important comme le pétrole, la baisse du volume de flux des transferts vers Haïti ou internes tels que l’ instabilité de l’ environnement sociopolitique, le niveau de déficit fiscal et, à ne pas sous-estimer, l’existence d’attaques spéculatives récurrentes contre la gourde. Un autre facteur qui est souvent sous-estimé dans l’analyse de la vulnérabilité monétaire du pays est sa vulnérabilité environnementale croissante qui représente un facteur pouvant décourager des investisseurs étrangers et nationaux et aggraver ainsi la crise de la gourde.

Mais je voudrais aussi attirer l’attention sur les rapports entre les deux monnaies : d’ un côté vous avez une monnaie hégémonique, une monnaie convertible donc acceptée dans la grande majorité des pays, une monnaie dans laquelle sont libellés sur le plan international des volumes exorbitants d’investissements de moyen et de long terme, des investissements de haute productivité et de rendement très élevé. La gourde, de son côté, est une monnaie inconvertible, adossée à une économie qui accuse depuis plusieurs décennies des taux de croissance très faibles ou même de décroissance, une monnaie portée par une production nationale devenue rachitique. La conséquence en est que la gourde accuse une faiblesse structurelle qui se traduit par une tendance structurelle à la dévaluation.

L.N. : Certains, pour tenter de trouver une solution, prônent la dollarisation purement et simplement de l’économie haïtienne, quelles seraient les conséquences d’une telle mesure dans l’état actuel de la société ?

Lorsqu’un pays choisit la dollarisation, il décide d’adopter le dollar comme monnaie officielle. Je m’empresse de vous dire que cela ne saurait se faire par décret. Je me rappelle que durant la vague de dollarisation qu’ a connue l’ Amérique latine dans les années 90, des auditions ont été organisées au niveau de la Chambre des Représentants ou du Sénat américain avec la participation d’éminents économistes venus donner leur avis sur l’adoption par certains pays du dollar comme monnaie nationale. 

La Federal Reserve Bank (la banque centrale américaine) avait clairement signalé qu’il n’était pas question pour elle d’intervenir pour sauver d'une crise financière qui aurait adopté le dollar comme monnaie nationale. La dollarisation de l’Equateur qui est présentée souvent comme un modèle ne s’est faite qu’avec l’avis favorable de la Banque mondiale et du FMI qui, avec la BID, ont appuyé le programme avec un crédit équivalent à 2 milliards de dollars. 

Mais revenons à la question de savoir si la dollarisation peut être une solution à l’actuelle crise du taux de change en Haïti. Ceux qui prônent la dollarisation espèrent qu’avec cette décision la crédibilité monétaire reviendrait, que les investissements étrangers ainsi que les flux de capitaux vers Haïti augmenteraient, enfin que les taux d’intérêt baisseraient. C’est une approche très optimiste de la dollarisation, une approche que je ne partage pas, car la dollarisation ne saurait être une panacée aux problèmes monétaires du pays. Elle peut même compliquer les choses au lieu d’être une solution miracle. 

L.N. : Et que dirions-nous des effets néfastes d’une certaine dollarisation ?

Laissez-moi mentionner quelques désavantages importants de la dollarisation. Premièrement, la banque centrale perdrait une fonction essentielle, à savoir celle du « lender of last resort » (préteur en dernière instance), fonction qui lui permet de réagir dans le cas d’une crise bancaire. En adoptant la dollarisation, Haïti ferait partie directement de l’espace monétaire américain mais la Federal Reserve Bank, comme nous l’avons signalé plus haut, déclinerait toute intervention qui viserait à résoudre une crise bancaire dans le pays. La BRH perdrait toute autonomie monétaire et la capacité de conduire la politique monétaire. Deuxièmement, les taux d’intérêt et d’inflation devront s’aligner sur ceux des Etats-Unis. La dollarisation nous impose d’avoir le même taux d’intérêt et d’inflation que le Kentucky par exemple. 

Or le niveau de risque-pays est comparativement aux autres régions de l’espace-dollar, très élevé en Haïti, d’où leur attractivité supérieure en matière d’investissement ou de placement de capitaux dans le système bancaire. Nous n’évoquons même pas la question du grand différentiel de productivité entre Haïti et ces autres pays ou régions de l’espace-dollar. Donc, c’est une vision très optimiste de la dollarisation que de penser qu’elle peut contribuer à l’accroissement des investissements étrangers.

L.N. : Dans sa mission de stabiliser la monnaie nationale et d’apaiser les tensions du marché des changes, la BRH a annoncé l’injection de quelque 120 millions de dollars américains pour le reste de l'exercice fiscal 2016 - 2017, dont 20 millions seront injectés au cours de la deuxième quinzaine du mois de mars 2017. C’est une mesure visant le court terme. À long terme, ça risque de ne pas porter les solutions appropriées. Quelle est votre proposition ? Certains estiment que cette décision de la BRH d’injecter des dollars sur le marché est un gaspillage, êtes-vous du même avis ?

A.N.: On ne peut pas vraiment dire qu’injecter des dollars dans l’économie soit du gaspillage de devises. Ceci est fait généralement pour contrer la dépréciation de la gourde. Cependant, on doit constater que malgré les injections parfois massives de dollars dans l’économie, la banque centrale n’arrive pas à freiner le processus de dévaluation continue de la gourde.  À chaque injection de dollars, on a assisté jusqu’ ici à une réduction du taux de change de la gourde par rapport au dollar mais après un temps très court, la dépréciation continue et on se demande à quoi ont servi les dollars injectés. Si on fait la somme des injections de dollars dans l’économie et que l’on regarde l’évolution du taux de change de la gourde, on est en droit de douter de l’efficacité de ces injections. 

De plus, les annonces d’injection de dollars faites par la Banque semblent consolider la position de ceux qui spéculent contre la gourde. Compte tenu de la très forte asymétrie d’information existant dans le domaine financier en Haïti, seule une petite poignée d’acteurs économiques ont la capacité d’agir sur le marché des changes. Parmi eux, les spéculateurs sont trop contents d’être informés des injections de dollars et de prendre en conséquence des décisions qui renforcent leur position et leur font réaliser des gains de change alléchants. On se demande si la banque centrale ne devrait pas adopter une politique de refus d’injection afin de mettre fin au confort des spéculateurs. Mais le risque d’un décrochage encore plus grand de la gourde pourrait l’en dissuader.

L.N. : Dans une économie de marché, le régime de changes flottant semble le mieux indiqué, mais n’y a-t-il pas lieu de prendre quelques mesures d’accompagnement ?

Les économistes orthodoxes disent que le taux de change flexible est un absorbeur de chocs. Je ne le crois pas. Seule la stabilité du taux de change compte d’ après moi. 

L.N. : Que se passerait-il si la gourde recommencerait à perdre encore et encore de sa valeur,  pour se retrouver à 100 ou 150 gourdes pour un dollar, un scenario pessimiste mais probable ?

A.N.: Je n’ose même pas imaginer ce scénario qui est très probable si nous n’arrivons pas à renverser la tendance à la dépréciation continue de la gourde par rapport au dollar. Si le taux devait atteindre 100 gourdes pour un dollar, les conséquences économiques et sociales seraient terribles. On aurait d’ abord une très forte poussée de l’inflation à travers la dévaluation, une érosion totale du pouvoir d’achat des plus pauvres mais aussi de la classe moyenne qui déjà s’appauvrit de jour en jour. L’hypothèse d’une hyperinflation comme on l’a vu dans plusieurs pays de l’Amérique latine au cours des années 90 serait très probable car les demandes d’indexation des contrats et salaires libellés en gourdes sur l’évolution du taux de change se feront très forte avec la probabilité de grèves dures à travers le pays.  Le risque d’une explosion sociale serait très grand. Et puis la confiance en la gourde aura atteint ses dernières limites. Qui voudrait encore la garder dans sa poche ? 

Les crédits libellés en gourdes seraient réduits à zéro. Le contrôle de l’économie passerait totalement dans les mains de ceux qui détiennent le dollar, ils pourraient s’accaparer de parts de plus en plus importantes des ressources de l’économie au détriment des détenteurs de gourdes ou de ceux travaillant dans des secteurs où les activités sont libellées en gourdes. Un tel scenario commanderait de se pencher très rapidement sur un changement de régime monétaire afin de juguler la crise. Le choix d’une dollarisation formelle comme le recommandent certains économistes ne saurait être dans ce cas une panacée car elle suppose l’alignement de l’économie haïtienne sur l’économie américaine et ses exigences fiscales et monétaires qui ne peuvent conduire qu’à l’austérité alors que nous avons grandement besoin de croissance. C’est la croissance et l’augmentation de la production nationale qui peuvent contribuer à renforcer la gourde. Lorsque les investissements libellés en gourdes augmenteront, une politique de stabilisation de long terme du taux de change pourra être conduite par la banque centrale.

L.N. : Alors quelle serait la politique monétaire à adopter dans une telle situation?

A.N.: L’histoire économique a montré qu’il existe trois grands scénarios lorsqu’ une économie est confrontée à une telle situation : 

a) la dollarisation qui peut prendre la forme d’un currency board (caisse d’émission) comme on l’a vu pour l’Argentine au cours des années 90. Nous avons discuté des avantages et des inconvénients d’une telle stratégie; 

b) la réforme monétaire, le choix d’une nouvelle monnaie non affectée par l’héritage de l’ancienne. Une réforme monétaire de ce type est un remède de cheval administré à une économie en situation de chaos, minée par l’hyperinflation et en danger de crise bancaire. 

La stratégie consisterait pour la Banque Centrale de provoquer avec la réforme une déflation monétaire à travers la conversion dans la nouvelle monnaie des anciens avoirs, billets, dépôts en banque, créances, dettes mobilisées et immobilisées. La dette publique est annulée et le système bancaire réorganisé. Il s’agit là d’un scenario-catastrophe. L’objectif est de permettre à l’économie de fonctionner sur de nouvelles bases et de reconstruire la confiance des acteurs économiques minée par la crise. Point n’est besoin de vous dire que ce scenario n’est en aucun cas applicable à la situation haïtienne qui même avec un taux de 100 gourdes pour un dollar n’aura pas atteint un tel degré de décomposition de l’économie. 

Le troisième scénario qui s’applique à Haïti consisterait en la détermination par la banque centrale d’un taux de change stratégique, c’est à dire compatible avec des objectifs de renforcement de la compétitivité externe et interne de notre économie. C’est ce taux de change qui devrait être défendu du bec et des ongles par la banque centrale. Cette fixation du taux de change stratégique devrait être accompagnée d’une politique résolue de promotion de la production nationale, de levée des déficits en termes de productivité et d’infrastructure, de promotion des exportations, de relèvement de la compétitivité afin d’obtenir des devises devant consolider le taux de change. 

Cette politique du taux de change stratégique devait être lancée après que la banque centrale aura accumulé assez de devises pour bien signifier aux lanceurs d’attaques spéculatives contre la gourde qu’ elle a les moyens de défendre la monnaie nationale. Tout compte fait, le problème de la surliquidité qui caractérise actuellement la gourde est due au fait qu’elle n’est pas, malgré certains efforts de la banque centrale dans cette direction, assez canalisée vers des investissements productifs.

L.N. : Ne pensez-vous pas que les autorités monétaires devraient davantage mettre des fonds disponibles en faveur du crédit afin de favoriser les initiatives nationales et contenir un peu toute dégringolade de la gourde ?

La BRH a conduit une double politique : D’ un côté l’ assèchement de la surliquidité existant dans l’ économie à travers toute une série de mesures telles que le relèvement du coefficient de réserve obligatoire, des interventions ciblées auprès de gros demandeurs de dollars ( le secteur pétrolier par exemple) afin de diminuer la pression qu’ ils exercent sur le marché des changes,  la vente au public d’ obligations BRH indexées sur la variation du taux de change, des injections de dollars dans l’ économie. 

De l’autre côté,  des mesures ont été prises pour faciliter l’octroi du crédit à des secteurs productifs tels que l’agriculture et le logement. Concernant ces mesures, il est à signaler qu’elles signifient un changement de paradigme dans l’application de la politique monétaire de la BRH qui semble passer d’une culture orientée vers la stabilisation à une qui prend en compte plus résolument qu’avant la nécessité de promouvoir la croissance de l’économie. Cependant les mesures adoptées par la BRH ne s’inscrivent pas dans un large programme économique axé sur la relance de la production nationale et  la promotion des exportations. Elles ne participent pas d’un effort global en vue d’augmenter la productivité dans ces secteurs et de relever leur niveau de compétitivité.

Dieudonne Joachim source le nouvelliste



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