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Les consommateurs livrés aux lions du libéralisme économique

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image D’un jour à l’autre, l’écart de prix est comme une balle au cœur pour beaucoup de consommateurs dont le pouvoir d’achat fond au soleil, sans ajustement de salaire à l’horizon

L’anticipation continue des opérateurs économiques face à la dépréciation de la gourde est à l’origine des prix qui flambent, des marges indécents de commerçants habitant Haïti, pays où le libéralisme économique imposé a démantelé l’État, cassé la production et consacré la pauvreté durable.

Le « pistolet » servant à marquer les prix ne reste pas dans les tiroirs des supermarchés. D’un jour à l’autre, l’écart de prix est comme une balle au cœur pour beaucoup de consommateurs dont le pouvoir d’achat fond au soleil, sans ajustement de salaire à l’horizon. « C’est écœurant. L’écart entre les prix parfois de 10, 20 % en quelques jours est mis sur le compte de la dépréciation de la gourde par rapport au dollar. Y en a marre », a confié une cadre supérieure de l’administration publique qui habite dans les hauteurs de Pétion-Ville. Elle gueule, comme Eliana Joseph, mère de quatre enfants, employée de maison.

 Certains membres de la population se montrent très critiques envers les importateurs haïtiens qui, selon eux, ne sont intéressés qu’à amasser de plus en plus de profit au détriment de la population. « Fòk gran nèg yo konprann pèsepsyon sa a pa bon pou yo», a souligné l’économiste Kesner Pharel, analysant la situation économique lundi sur les ondes de Radio Magik9.  Kesner Pharel appelle les importateurs à plus de décence dans leur course effrénée au profit. « Il faut que le secteur privé puisse penser à une marge décente», a-t-il indiqué. L’économiste pense qu’en voulant obtenir des marges assez élevées sur leurs produits, les importateurs qui, dans la plupart des cas, détiennent le monopole du marché, peuvent «déranger l’économie». Kesner Pharel évoque les risques de boycott des produits et la destruction des emplois. L’économiste appelle parallèlement l’État haïtien à jouer son rôle de régulateur. « L’État est là pour protéger la population et éviter qu’il y ait concentration au niveau des filières», a insisté Kesner Pharel. 

À ce titre, il pense que l’État pourrait suivre l’évolution des filières et encourager d’autres acteurs économiques à y investir. Le Parlement a également un rôle à jouer, selon Kesner Pharel, qui invite les députés et les sénateurs à proposer par exemple une loi sur la concurrence capable de prévenir la concentration des produits stratégiques et de consommation de masse. « Moins il y a d’offres, plus ceux qui ont le monopole peuvent décider des prix des produits», fait remarquer l’économiste avant d’ajouter par contre que plus il y a d’offres, moins ils peuvent décider des prix. 

Kesner Pharel critique l’administration Martelly qui n’avait rien fait pour corriger la situation suite à la publication d’un rapport de la Banque mondiale, soulignant une très forte concentration dans la filière des produits alimentaires. Kesner Pharel a par ailleurs appelé les autorités étatiques et les autres décideurs économiques à mettre les informations sur les fluctuations des prix à la disposition de la population, qui doit être également éduquée sur les notions de base en matière d’économie. « Un manque d’information peut provoquer une instabilité parfois même politique et affecter le système», prévient l’économiste.

Le poids du libéralisme économique

« Que vous le vouliez ou non, vous vivez un libéralisme économique. Le MCI n’a rien à voir avec tout ça. Il observe comme tout le monde. Il ne peut pas modifier les prix, ni les imposer. La seule implication possible serait la diminution des taxes imposées de manière qu’il ait une implication sur les prix. Dans l’ensemble, ce ministère n’a pas ce rôle-là » », a confié Yves Romain Bastien, ministre de l’Économie et des Finances et ministre du Commerce et de l’Industrie. Le MCI n’a aucun regard sur la structure des prix. Le problème avec les prix, c’est la fluctuation continue de la monnaie », a dit le ministre, qui évoque « l’anticipation continue » des opérateurs économiques. « J’ai sollicité de la Banque centrale des réponses que je n’ai pas eues. Donc, cela va continuer et va dépendre de la situation politique », a indiqué Yves Romain Bastien, déplorant le refus des commerçants de baisser les prix malgré les interventions de la banque centrale du taux de change. Pour illustrer le comportement des commerçants, Yves Romain Bastien a rappelé que la « dernière augmentation des prix du carburant n’a duré que trois jours ». « Tous les prix ont augmenté, aucun n’a été ramené au niveau initial », a fait remarquer le ministre de l’Économie et des Finances et du Commerce et de l’Industrie. 

 « Il aurait fallu une main forte dans l’économie pour dicter les prix. Fò w met gran moun sou ou tou. C'est-à-dire avoir des capacités d’intervention sur le marché pour avoir un système parallèle pour ramener les prix à chaque hausse et dépenser encore plus d’argent », a expliqué Yves Romain Bastien. L’État est démuni par rapport au marché ? « Je ne dirai pas que l’État est démuni. Le mot est fort. Il n’y a rien que l’État puisse faire. Il n’y a aucun pays avec une économie relativement libérale où l’État serait en mesure de le faire »,  a répondu Yves Romain Bastien, qui évoque la perte de 20 millions de dollars sous l’administration pour stabiliser le prix du riz sur le marché local. 

Prix administré ?« Un État pourrait s’asseoir avec les acteurs pour poser le problème. Avoir une liste de prix et décider compte tenu de la valeur de la gourde par rapport au dollar et déterminer les prix et définir un seuil que les marges ne peuvent pas dépasser. C’est souhaitable. Il faudrait avoir un État capable et désireux de le faire parce qu’il aurait fallu le faire », a affirmé Yves Romain Bastien.   

Sortir du libéralisme économique, entrer dans le marché commun  de la Caricom

Pour l’agronome Joël Ducasse, « la production nationale haïtienne a été défiée en 1982 par la nouvelle doctrine américaine du libéralisme économique, et vaincue au travers de l'irruption dans des fonctions clés, au travers du ministre des Finances Marc Bazin, et de sa cohorte l'accompagnant dans cette besogne, qu'on voit encore à tous les postes, trônant au pinacle du secteur financier privatise, sur la dépouille de l'EDH, ou encore même décédé, dans la salle Delatour de la BRH. Ce dernier, rappelons-le, est l'auteur du tarif douanier zéro en 1986, et du sac de la BRH par les bons dits BRH en faveur d'amis a la situation bien reluisante ».

« Cette déconstruction s'est aussi accompagnée du bradage des entreprises d'État et du démantèlement de la fonction publique, ceux ayant montré patte blanche au nouveau système étant repêchés dans des structures d'accompagnement du projet de pauvreté tel que le CEMEP. L'appareil mis en place par des intérêts extérieurs sévit encore par inertie, quoique présentement, accule par la demande sociale révoltée par un taux de chômage avoisinant 70 pour cent », a insisté Joël Ducasse.

« Quels sont les paramètres du revirement nécessaire? D'abord la protection du marché. Les dispositions pour le faire sont simples: donner dos à la République dominicaine qui est le principal bénéficiaire du déficit de notre balance commerciale - à 50 pour cent - en adhérant complètement à la CARICOM, ce qui institue une barrière tarifaire de 35 pour cent, et en supprimant la dollarisation de l'économie, l'État se donnant le levier de pilotage de l'économie », a proposé Joël Ducasse.

Pour Ducasse, « après avoir pris les mesures nécessaires d'adhésion à la Caricom et de « dedollarisation » de l'économie, les autres étapes seront le retour des magasins de l'État pour le commerce des commodités stratégiques, et la création d'une grande banque de développement. Comme annoncé d'ailleurs par les trois candidats en tête ainsi que le Parlement », a souligné l’agronome, satisfait que la FENANM montre la route de la décentralisation. Joël Ducasse estime nécessaire que « le démantèlement des oligopoles qui se constitue en cumulant les rentes commerciales, financières et politiques sur ces 30 dernières années est à mettre à la poubelle ».

Le riz…

Sans revendiquer une expertise de la question, l’agronome Paul Duret a partagé quelques constats et émis des commentaires sur, par exemple, une analyse de la situation des prix du riz  de qualité (grain long et env. 4% de brisure) durant les récentes années (2008-2016). Son premier constat est que «les prix à l’export connaissent une tendance marquée à la baisse entre juillet et octobre 2016 passant de US$450/TM/FOB (free on board), à US$367 TM/FOB  le 16 octobre 2016. Soit une baisse de 18,4% en trois mois ».

Son second constat est que « si on considère le coût de transport des USA en Haïti (PAP),  entre $20 et $40/TM dépendant du volume et port, on peut arrondir le prix par TM à $400 CIF ».

« Les prix de détails à la marmite au marché de Canapé-Vert étant de 150 HTG ou de 48 HTG/kilo, la tonne de riz de qualité USA se vend donc à  $716.41 », selon son troisième constat.

« Le différentiel de prix entre le prix d’achat CIF et le prix de détail est de $316.41 ou 44.16% comme marge de commercialisation », a constaté l’agronome Paul Duret.

« On considère en général que les coûts intermédiaires du riz (transport interne, frais de stockage, autre manutention) représente en moyenne 17% du prix du produit », a-t-il dit estimant « qu’on peut dire groso modo que les intermédiaires du sous-secteur du riz (6 à 10 importateurs, des grossistes, une multitude de détaillants) se partagent les 27% de marges brutes de commercialisation restantes (44.16 %– 17% =27.16%).  De ces 27.16% généralement il est accepté que les importateurs ont une part équivalente en moyenne à 10%, ce qui est considéré comme un rendement confortable dans la commercialisation de céréales. Ce niveau de marge brute est ce qui a été constaté durant les vingt dernières années étant entendu que de ces 10% de marge brute de commercialisation, il faut enlever les coûts fixes et les frais financiers pour dégager les marges nettes », a analysé l’agronome Paul Duret, qui soutient « qu’un produit stratégique comme le riz devrait être l’objet de mesures de politique publique incluant :

-         des prix locaux administrés par le secteur public et le secteur privé selon des modalités en cours dans différents pays, pour réguler les marges trop élevées des intermédiaires ;

-         un niveau de protection du riz local (note que les prix du riz Shella dans les marchés publics, sont deux fois plus élevés que le riz de qualité importé) ; un niveau de subvention offert au producteur pour concurrencer les produits importés qui bénéficient aux USA de subventions qui dans le passé ont atteint plus de 50% du prix de revient du riz.

Le volume d’importation du riz est susceptible d’augmenter. Dans les régions du grand Sud frappées par l’ouragan Matthew, les habitudes alimentaires sont appelées à changer. « On ne trouve rien d’autre à manger que le riz », a confié Youta Chéry, résidente de  Jonka, un quartier de la commune de Torbeck.

Roberson Alphonse et Danio Darius source le nouvelliste



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