L'émergence d'un leader
Ayant surgi sur le devant de la scène, au plus fort de la grande offensive contre la corruption, Steven Benoît a ouvert largement la porte du succès avec le vote d'une loi faisant passer le salaire minimum de 75 à 200 gourdes, dépendamment du secteur. « Cela aurait pu être la loi de René Préval, a confié Steven Benoît avec une certaine humilité. Je suis porteur, malgré moi, de cette loi, après avoir tenté vainement de pousser l'ancien président à augmenter le salaire minimum ». Le secteur privé ne voulait pas non plus de cette loi pour réparer ce qui paraissait une injustice aux yeux du jeune leader issu du milieu socialiste. « A mon départ d'Haïti en 1983, un ouvrier gagnait l'équivalent de trois dollars américains le jour, soutient celui qui est considéré comme le père du salaire minimum. Quand je suis devenu député, en 2006, le salaire minimum a chuté à 1,85 dollar, tandis que celui du président, des parlementaires et de certains fonctionnaires avait quintuplé. »
L'«enfant » est né avec une malformation, mais il n'est pas pourtant renié par son géniteur réprimant quelques larmes coulant sur son visage en pleine séance. « J'ai eu la déception de voir des députés, élus du peuple, s'entendre avec l'exécutif et un secteur du patronat pour ne pas octroyer les 200 gourdes comme salaire minimum aux travailleurs de champs et des manufactures. Qui pis est, ils ont voté la loi sur la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH) en cédant le pouvoir de contrôle du Parlement à un étranger. Il est bruit que le vote a été monnayé », se désole le volubile Benoît.
Six ans après, le député devenu sénateur ne peut pas vraiment échapper aux polémiques qui crépitent comme des cendres chaudes dans la cheminée du Parlement. J'ai prié pour que ces parlementaires anti-progressistes ne reviennent pas au Parlement, a avoué le sénateur, qui n'y va pas avec le dos de la cuillère quand il règle ses comptes. Ma prière, dit-il, a été exaucée puisque la moitié de ces anciens parlementaires n'ont pas été réélus. Alimentée par un enthousiasme éclatant, la gueule de feu n'en finira pas de maudire certains de ses anciens collègues. Des sénateurs bien éduqués, a-t-il critiqué, acceptent de violer la Constitution et les règlements internes pour voter Garry Conille et Laurent Lamothe, deux Premiers ministres qui n'étaient pas éligibles. Aux prochaines élections il entend oeuvrer pour que certains de ces désormais anciens sénateurs ne soient pas réélus.
Steven Irvenson Benoît est né à Port-au-Prince le 21 avril 1965 d'une famille de trois enfants qui dut fuir le pays après la sanglante répression qui s'abattit sur le village de Cazal en mars 1969 d'où ils sont originaires. Sa mère Agatha Belneau et son père Sylvain Benoît choisissent eux aussi le chemin de l'exil en pleurant l'exécution de certains parents ligotés et attachés à un arbre encore debout à Cazal. Le petit Steven, agé de 6 ans à l'époque, a été placé dans une pension dirigée par Christian Martinez, un militaire. La discipline était de rigueur, a expliqué Steven Benoît qui fit avec succès ses études primaires et secondaires à l'établissement Jean-Marie Guilloux et à l'Institution Saint-Louis de Gonzague.
En 1983, il quitta Haïti pour rejoindre définitivement ses parents en exil à New York. Son intégration dans le Big Apple s'est effectuée sans tracas. Avec succès, il a d'abord fait des études universitaires au Hunter College (Sciences politiques) de la City University of New York, ensuite à la University of Central Florida et à Orlando où il obtint en 1990 une licence en administration publique. Il a aussi étudié à US Air Force. Pendant sa résidence aux États-Unis, Steven Benoît a travaillé exclusivement dans les restaurants pour vivre et payer ses études. D'où sa passion débordante pour l'art culinaire et la réception. A son retour au pays natal, en 1993, il a entamé des études de droit à l'Université Quisqueya, tout en occupant le poste de premier assistant à la direction des Affaires politiques au ministère des affaires étrangères et des Cultes. Servi par une vive intelligence, il enseigna aussi l'anglais à la America English School jusqu'en 1995. D'octobre 1994 à décembre 1995, il a été pendant un an manager et responsable de relations publiques au restaurant La Belle Époque, manager et responsable du service traiteur au Ritz Kinam de 1995 à 2000.
Préval, le « play-boy »
Pendant qu'il manageait le Ritz, le président René Préval l'appelle pour lui exprimer son amour débordant pour Géri Benoît, sa soeur. « Tu as une réputation de play-boy. Je ne te fais pas confiance », aurait dit Steven Benoît au chef de l'Etat. L'avenir m'a donné raison, a affirmé Benoît, puisque le mariage de ma soeur avec René Préval s'est terminé par un divorce. Au moins, ils demeurent deux amis et se parlent toujours au téléphone. Quand sa soeur était encore première Dame, Steven Benoît travaillait au palais national à la demande de son beau-frère. D'une extrême élégance, il n'a pas abandonné pourtant le Ritz Kinam, propriété des Buteau. De façon haletante, il bossait dans la matinée au cabinet de sa soeur et dans l'après-midi au Ritz. En 2001, il a convenu de la nécessité d'abandonner les deux postes pour créer Le Regency, sa propre entreprise. « J'ai eu évidemment le support des Buteau », lance-t-il l'air reconnaissant. Steven Benoît doit aussi une fière chandelle à feu Ralph Auguste qu'il a facilité un crédit sans intérêt au Regency service traiteur et au Club Regency.
Les deux business prospéraient jusqu'à la fin de 2003 et le début de l'année 2004 marqués par des turbulences politiques précipitant le second exil de l'ex-président Jean-Bertrand Aristide. Une grande période d'accalmie s'installa avant le chaos de l'après 29 février 2004. Seulement une trentaine d'amis s'étaient réunis au Regency pour trinquer et commenter la vie politique. Après des mois de débats, Yves Joseph (alias Fanfan Ti Bòt) de Tabou Combo a émis le voeu que l'un d'entre eux brigue un poste aux sénatoriales et législatives de 2006. « Le dévolu a été jeté sur moi », se souvient Steven Benoît. Conseillé par d'autres amis, il a cédé à la tentation. Une kyrielle de dirigeants politiques défilent au Regency pour offrir leur bannière à ce visage sain de la politique. Prudent et têtu, Steven Benoît était à quelques minutes d'une entente avec Evans Lescouflair pour accepter la bannière de KONBA. A la dernière minute, le président René Préval est venu lui vendre le produit Lespwa. Lescouflair et Préval ont discuté et se sont mis d'accord. Sans contestation, Steven Benoît a été élu député de Pétion-Ville sous la bannière de l'ancienne plateforme présidentielle.
Amours et désamours
« Ce n'est pas le politicien qui est devenu député, mais quelqu'un qui connaissait les lois du pays ; qui sait que son rôle au Parlement est de proposer des lois; de contrôler l'exécutif et non de construire des écoles », a indiqué le parlementaire, qui sait aussi comment profiter des petits détails. Quand ses ex-collègues députés de la 48e législature, à la lueur des bougies, s'empressaient dans l'après-midi du lundi 8 mai 2006, pour prêter serment au palais législatif, d'une blancheur presque immaculée, lui, il apaisait sa soif de siéger, en exigeant le rétablissement de l'électricité. Steven Benoît a nagé à contre-courant du groupe majoritaire fort à l'époque de 62 députés. Avec une dizaine d'autres membres de la Chambre basse, dont Levaillant Louis-Jeune, Hugues Célestin, Féquière Julien et Delouis Félix, il forma la Concertation des parlementaires progressistes (CPP). En moins de deux ans, le groupe qui a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille est devenu majoritaire en prenant le contrôle du bureau de la Chambre des députés.
Ex-secrétaire et vice-questeur du bureau, le député de Pétion-Ville évolue sans parti politique. Devant la passivité du président René Préval, dit-il, je m'étais retiré de Lespwa. Furieux, il s'est brouillé avec son ex-beau-frère jusqu'à refuser d'intégrer INITE. « Je n'avais plus confiance en la capacité de Préval à organiser une structure politique après la débâcle de Lespwa », a fait savoir Steven Benoît, qui s'était opposé à la stratégie de démantèlement des partis politiques par la présidence de l'époque. Je demeure l'ami de Préval, a-t-il nuancé, qui est resté quelqu'un de très honnête, simple et sage.
Devenu sénateur avec quelque 200 000 voix, il n'a pas pris du temps pour énumérer les douze dérives de son ami Michel Martelly, son ami depuis trente ans qui a en mains les destinés de la nation depuis un an. A une époque déjà lointaine, il a été présenté en 1981 à Michel Martelly par sa soeur Géri Benoît. « Comme je l'avais fait pour Préval, je dois accompagner mon président. Mais, quand il y a des dérives, le sénateur se doit de demander au chef de l'Etat de rectifier le tir. Je comprends que des zélés et flatteurs essaient de nous diviser, a calmé Benoît. Mon amour demeure inébranlable pour Michel Martelly qui finira par faire la différence entre son ami Steven et le sénateur Benoît ». Tout est une question de vision, a estimé le sénateur de l'Ouest. Le président est à droite et moi, dit-il, je suis social-démocrate.
Homme d'Etat, sans foyer
L'homme d'Etat qui a connu un éclatant succès dans la politique et dans les affaires n'arrive pas cependant à se construire un foyer. « C'est le seul échec de ma vie », a concédé le parlementaire. Le célibataire endurci a nourri le regret de n'avoir pas épousé sa femme de rêve. Une femme belle, intelligente, dotée d'un sens de l'humour et surtout d'origine provinciale comme lui. « Ça s'est mal passé avec la femme que j'ai voulu épouser », se lamente-t-il. Entre-temps, il a eu deux enfants de deux femmes sans se marier. Elles vivent toutes deux à l'étranger. Ses relations sentimentales sont toujours troublantes. « Est-ce de moi le problème ? », s'interroge le fanatique de Mizik-Mizik, Sweet-Micky et Tropicana. Miné par le chagrin et les regrets, il a décidé de mettre de l'ordre dans sa vie. « Je ne fréquente plus certains clubs depuis mon élection comme député », a affirmé l'homme repenti.
Loyal et ayant le sens de l'amitié, il a prénommé l'un de ses enfants Micha, en hommage à Micha Gaillard, celui qui l'a initié en politique après son inscription comme membre du CONACOM, sous la direction du professeur Victor Benoît. Ce fils au double prénom est né près d'un mois après le décès tragique de Micha Gaillard, pris au piège des décombres du ministère de la Justice, dans l'après-midi du séisme du 12 janvier 2010.
Son avenir politique ?
« On n'est pas obligé d'être président », a esquivé le parlementaire quand on l'interroge sur son avenir politique. Je souhaite obtenir de la population, dit-il, un deuxième mandat aux sénatoriales de 2016. Les temps qui s'annoncent avec les prochaines élections vont être saccadés. Son avenir politique en dépend, en dépit de son intégrité. Faisant partie d'une structure politique fragilisée - Alternative dont l'Organisation du peuple en lutte (OPL) se retire -, il aura donc à faire face, comme par le passé, à des séismes politiques, à des alliances parlementaires et politiques invraisemblables, à des luttes de pouvoir inimaginables par leur intensité. Parviendra-t-il à survivre pour continuer à être victorieux ? Une question à laquelle seul l'avenir détient la réponse.
Claude Gilles
Source: Le Nouvelliste





