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70 gourdes pour un dollar, et après ?

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Les sénateurs de la République ont reçu récemment le conseil d’administration de la BRH dans une séance de questionnements sur les mesures prises par ledit conseil afin de freiner la dépréciation accélérée de la gourde. À suivre la séance, on a l’impression que les sénateurs rejettent toute la responsabilité de cette dépréciation sur les autorités monétaires. Pourtant, à bien identifier et analyser les causes de cette dépréciation, l’on se rend compte qu’elle relève beaucoup plus des autorités fiscales et politiques du pays et qu’il revient à celles-ci d’y remédier.

Cette réalité est, semble-t-il, complètement ignorée par les sénateurs qui exigent des solutions rapides à des autorités monétaires largement étrangers aux causes de la dépréciation. Évidemment, elles ont un rôle crucial à jouer. Mais de la même façon dont les parlementaires exigent un partage de responsabilité dans la distribution des postes de décision, ils doivent faire la part des choses et assumer leurs responsabilités et celles des autres pouvoirs dans la dépréciation accélérée de la gourde.

La Banque de la République d’Haïti (BRH) vient de consacrer une publication complète sur le taux de change. C’est un signe que la dépréciation de la gourde préoccupe sérieusement les autorités monétaires. Le gouverneur de la BRH a d’ailleurs fait des promesses de limiter la dépréciation de la gourde. Deux principales questions demeurent: que peut faire la BRH ? Que doivent faire les autorités politiques et fiscales ?

Du 30 septembre 2015 au 30 septembre 2016, le taux de vente moyen bancaire est passé de 53.04 à 66.2 gourdes pour un dollar américain. En 2016, le taux de dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain s’est donc porté à 24.8 %, contre 15.4 % pour la même période en 2015 et 4.84 % 2014 respectivement. Au cours des cinq premiers mois de l’exercice fiscal 2017, le taux de change continue de croître mais à un rythme moins accéléré que l’année dernière.

Plusieurs des mesures adoptées par la BRH au cours des deux dernières années sont toujours maintenues. Ainsi, du 30 septembre 2016 au 7 mars 2017, le taux de vente moyen bancaire est passé de 66.2 gourdes à 69.05 gourdes pour un dollar américain. Ce qui a porté le niveau de dépréciation à 4.31 % sur les vingt-deux premières semaines contre 18.01 % et 2.85 % pour la même période en 2016 et en 2015, respectivement.

Les facteurs explicatifs du mouvement haussier du taux de change sont à la fois d'ordre structurel et conjoncturel. Les déficiences structurelles de l’appareil productif, caractérisé par une insuffisance de la production à la fois pour le marché local et pour les exportations, ont conduit au déséquilibre de la balance des paiements avec des importations financées pour la plupart par les transferts privés et publics. Ce déséquilibre engendre une forte demande pour le dollar américain. En dépit d’une amélioration, le solde du compte courant de la balance des paiements est resté déficitaire. Il est passé de -749.1 millions de dollars (8.52 % du PIB) à 267.07 en 2015 pour descendre à -84.27 millions de dollars en 2016 soit (1.01 % du PIB).

Avec la baisse des prix des produits pétroliers au cours des deux premiers trimestres de l’exercice fiscal 2016, la facture des importations a reculé de 266.05 millions de dollars pendant que les exportations ont connu une baisse de 2.39 %. Ainsi, le déficit commercial des biens et services s’est contracté pour la deuxième année consécutive passant de -2.7 à -2.5 milliards de dollars américains, soit une diminution de 6.4 % par rapport à 2015 sous l’effet de la baisse de 7.6 % de la valeur des importations de biens. Le déficit de la balance commerciale des biens et services a été compensé par les transferts courants en provenance du reste du monde qui se sont stabilisés en 2016.

La croissance de 7.43 % des transferts venant de la diaspora haïtienne, portant ces derniers à 2.36 milliards de dollars américains, a dans une certaine mesure compensé l’effet négatif du tarissement de l’aide internationale (-29.44 %) sur le solde des transferts courants. Les dons officiels ont totalisé 345 millions de dollars américains après 488.94 millions en 2015. Ce niveau de 345.5 millions de dollars reçu en 2016 est nettement en-deçà des niveaux atteints en 2010, 2011 et 2012.

La BRH note que les habitudes de consommation acquises à la faveur de l’accroissement des dons officiels sont maintenues même avec la contraction de ces derniers. Les importations de biens et services, qui, en 2010, totalisaient 4.3 milliards de dollars américains, sont passées en 2014 à 4.7 milliards de dollars américains puis à 4.2 milliards de dollars américains en 2016. La BRH souligne également la nécessité de réduire le déficit d’efficacité des allocations de ressources, puisque le ratio des dépenses d’investissement sur le produit intérieur brut (PIB) est en général relativement élevé. Cette faible efficacité n’arrive pas à engendrer une croissance économique élevée.

La pression fiscale haïtienne reste très en dessous de la moyenne des autres pays de la région. Au 30 septembre 2016, la pression fiscale se chiffrait à 13.6 % contre 30.6 % à Trinité-et-Tobago. Cette situation est tributaire de la faiblesse de l’administration fiscale, de la structure informelle d’une partie importante de l’économie et d’un pourcentage significatif de la population tombant dans une fourchette de taxation non imposable. De plus, il faut souligner la non-neutralité de la politique fiscale et de la politique commerciale avec des tarifs extrêmement bas en comparaison avec d’autres pays de la région. Que peut la BRH par rapport à de tels constats et enjeux nationaux ? Pas grand-chose. Il faudra un véritable sursaut national.

Le poids de la politique

Sur le plan conjoncturel, la dépréciation de la gourde est imputable principalement à la raréfaction de l’offre qui s’est manifestée par une contraction continue des volumes de transactions. Une baisse moins prononcée de 97 millions de dollars au niveau des achats a été enregistrée en 2016 contre celle de 146 millions de dollars en 2015. Par contre, sur les vingt-deux premières semaines de 2017, soit du 1er octobre 2016 au 7 mars 2017, on constate une hausse du volume des transactions à l’achat de l’ordre de 19.9 millions de dollars. Le volume d’achat total pour la période a été de 915.4 millions contre 895.5 millions de dollars au cours de la même période de l’exercice 2016.

À cela s’ajoutent le retrait de certaines ONG et le désengagement progressif de la Minustah dont les dépenses avaient contribué à l'offre de devises sur le marché local des changes. Parallèlement, la demande de devises pour financer les importations demeure soutenue en dépit de la baisse des prix des produits de base sur le marché international. Les interventions de la BRH sont réalisées dans le but d’alimenter et d’orienter le marché.

La BRH mentionne une cause fondamentale de la dépréciation de la gourde qui réside depuis 2014 dans le niveau élevé du financement monétaire du déficit budgétaire, soit respectivement 5.2 milliards de gourdes en 2013-2014, 9.9 milliards en 2014-2015 et 4.3 milliards en 2015-2016. Ce faible niveau de financement en 2016 résulte de la signature de l’accord du cash management entre le ministère de l’Économie et des Finances (MEF) et la BRH. Sur l’exercice courant, le financement monétaire est estimé à 1.1 milliard de gourdes au 15 février 2017 contre un financement de 3.5 milliards en février 2016.

Cela démontre que l’administration Privert Jean-Charles, à travers le programme « cash management », a fait un grand effort de contrôle des dépenses publiques. Cela a contribué à réduire le rythme de dépréciation de la gourde. Autrement dit, n’étaient ce programme et les mesures de la BRH, le taux de change aurait déjà largement dépassé les 70 gourdes pour un dollar. Selon la BRH, il existe une corrélation positive entre le financement monétaire qui représente une fraction du déficit et la variation du taux de change et de l’inflation. Ainsi, l’évolution du taux de change et la remontée de l’inflation reflètent l’incapacité de l’État à financer ses dépenses à partir de ses ressources, note la BRH.

Comme autre facteur conjoncturel, la Banque centrale mentionne l'incertitude sociopolitique qui a alimenté les anticipations de dépréciation des agents économiques en les portant à convertir en devises étrangères leurs avoirs libellés en monnaie nationale afin de se protéger contre le risque de change ou en vue de préserver la valeur de leur épargne monétaire. De plus, il faut noter que la nervosité du marché des changes est aussi le résultat des anticipations et des comportements alarmistes des agents économiques dans un contexte marqué par des incertitudes autour de la conjoncture sociopolitique. 

Les premières mesures du nouveau gouvernement doivent aider à apaiser ces appréhensions. Les prix dans l’économie ont fortement augmenté de décembre 2014 à décembre 2016 malgré un retard dans la transmission du change à l’inflation et la baisse sur le marché international du prix des produits de base. Au 31 décembre 2016, le taux d’inflation est passé à 14.30 % contre 12.5 % un an plus tôt.

Les mesures de la BRH

Face à la dépréciation accélérée de la gourde, la BRH a pris des mesures pour calmer les tensions sur le marché des changes. La Banque centrale précise bien : « Pour calmer les tensions ». La résolution du problème requiert une responsabilité partagée, à commencer par une prise de conscience de tous les secteurs de l’économie nationale.

Parmi ces mesures, nous pouvons citer : des ventes de 31.9 millions de dollars américains d’octobre 2016 à mars 2017, des ventes de 94.3 millions en 2016 dont 82.5 millions de dollars avaient été décaissés au cours du premier trimestre ; des ventes de 88 millions de dollars sur l’ensemble de l’exercice fiscal 2014-2015 ; des opérations de « swaps » de devises avec les banques commerciales pour un montant de 52 millions de dollars dont 11 millions ne sont pas encore débouclés ; le relèvement des taux d’intérêt sur les bons BRH ; des révisions à la baisse des taux d’intérêt sur les bons BRH ont été effectuées en 2016 et au cours du premier trimestre de l’exercice fiscal en cours.

On peut noter également l’imposition de 100 % des réserves obligatoires sur les dépôts des entités publiques dans les banques commerciales conformément aux dispositions légales en vigueur, ce qui a permis d’assécher environ 1,8 milliard de gourdes ; l’introduction sur le marché des obligations BRH ; l’interdiction depuis le 1er juillet 2015 de tout nouveau crédit à la consommation en dollars ; le relèvement des coefficients de réserves obligatoires ; le paiement en gourdes de toutes les transactions effectuées sur le marché local à partir de cartes de crédit ; la baisse de 2 % à 1 % de la position nette de change ; la prise en charge momentanée des besoins en devises des opérateurs importants sur le marché tels que les compagnies de téléphonie et les compagnies pétrolières.

Il faut mentionner également la dernière mesure de la BRH prise le 1er mars concernant le mode de constitution des réserves sur les passifs en dollars : Sur les 48 % de réserves obligatoires, 95 % doivent être constituées en dollars et 5 % en gourdes contre la totalité, comparativement à 100 % en dollars avant.

Les efforts de la BRH pour assurer la stabilité du marché des changes haïtien affectent négativement le niveau des réserves internationales officielles dans un contexte où le réapprovisionnement sur le marché local est impossible. Donc, la BRH ne peut pas se contenter d’intervenir régulièrement sur le marché. Aussi, elle souhaite des mesures d’accompagnement d’ordre fiscal et toutes autres mesures de politiques publiques sont impératives pour réduire la demande et augmenter l’offre de dollars sur le moyen et le long terme. 

La Banque centrale peut continuer à intervenir en vue de réduire la vitesse de la dépréciation de la gourde au prix fort comme le Parlement le requiert. Mais tant que les pouvoirs politiques n’arrivent pas à résoudre les problèmes structurels de l’économie qui exigent des solutions politiques, ces interventions seront comme des analgésiques administrés à un patient souffrant d’un cancer.

Thomas Lalime

[email protected] source le nouvelliste



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