KENNETH H. MERTEN Les adieux discrets d’un ambassadeur US
Les journalistes invités à ce petit déjeuner avec l’ambassadeur américain en fin de mission et qui a sollicité lui-même ce dialogue ‘en toute liberté’, se sont acharnés à le décrire comme un super ambassadeur, bref un proconsul.
Or l’ambassadeur Kenneth H. Merten ne ressemble à rien de tout ça.
Maitrisant aussi bien le français que le créole haïtien, à aucun moment pendant ses trois années de mission en Haïti il n’a semblé vouloir en tirer avantage pour mieux s’imposer sur la scène politique.
Si l’ambassadeur américain est le personnage politique au bout du compte le plus influent aujourd’hui dans notre pays on ne peut plus ‘back yard’ ou arrière cour, au sens politique ou géopolitique ou politico-américain du terme – comme nos confrères ont voulu le démontrer en deux exemples emblématiques : 1) les pressions sur le conseil électoral ainsi que sur le président René Préval qui ont débouché sur l’élection de Michel Martelly à la présidence en mars 2011, et 2) la confirmation que Michel Martelly n’est pas un citoyen américain mais bien ‘un Haïtien’ (sic), ce qui mit pratiquement fin à la querelle autour de la citoyenneté étrangère présumée de notre actuel chef de l’Etat, la caractéristique de l’ambassadeur américain sortant est que ce super pouvoir n’a jamais été ressenti comme une provocation dans le pays hôte. Kenneth Merten c’est le proconsulat tranquille ! Comme si de rien n’était.
La roue a tourné …
Cette conférence de presse, volontairement informelle, en est d’ailleurs un témoignage.
Au moins deux de ses prédécesseurs ont provoqué une sorte de ‘scandale diplomatique’ au moment de leur départ. Ils ne s’étaient pas privés de vider leur cœur, de soulager leur rancoeur. Nos ‘bourgeois’ n’en reviennent pas aujourd’hui encore – puisque ce sont eux principalement qui avaient été pris pour cible comme ne faisant pas assez pour le bien du pays.
Mais la roue a tourné. Ce vendredi (15 juin) on parlera plutôt des plus de 300 millions de dollars américains décaissés après le séisme pour Haïti par l’administration américaine et dont à peine 5 pour 100 (tous secteurs confondus : gouvernement, business et ONG haïtiennes) est parvenu en Haïti.
Le ‘grand manitou’ ? …
D’abord on est frappé par la simplicité de l’accueil à la résidence de l’Ambassadeur des Etats-Unis en Haïti. L’attaché de presse, Jon Piechowski, connaît chacun des journalistes invités apparemment de première main. L’édifice chargé d’histoire. Des chants d’oiseaux partant d’un grand espace vert planté de pins et bambou.
Mais d’abord la collection de peintures haïtiennes ornant le grand salon, d’objets d’artisanat, de coussins ‘vèvè’, du moindre colifichet, tout est authentique et de classe.
Je n’ai pu m’empêcher de taquiner aussi bien mes confrères que l’ambassadeur Merten. Etant donné la discrétion cultivée par ce dernier comme une image de marque, l’ambassade américaine ne s’est-elle pas laissée au contraire marcher sur les pieds pendant la crise des présidentielles par, disons, le représentant spécial de l’ONU, Mr Edmond Mulet, qui a été visiblement le ‘grand manitou’ ?
Mais peut-être que cela au contraire a fait le jeu de l’approche tout en nuances d’un ambassadeur auquel un confrère va même jusqu’à demander si cela ne le gêne pas lui-même d’avoir autant de pouvoir dans un pays qui n’est pas le sien. Et s’il ne craint pas de regretter Haïti !
On prétend que vous êtes né en Haïti ? …
Avec son cool imperturbable, Mr. Merten de répondre qu’il n’a le sentiment que d’avoir représenté son pays comme il se doit, ambassadeur ni plus ni moins qu’un autre, mais que oui, Haïti va lui manquer mais pas sous cette forme. Il regrettera de ne plus pouvoir aller marchander avec la petite vendeuse de fruits et légumes.
Un autre confrère en profite pour lancer : on prétend que vous êtes né en Haïti ? Probablement son accent créole sans défaut.
Mais Kenneth Merten est un natif de Saint Louis, dans le Missouri. Non il ne sait pas que c’est cette ville qui abrite le plus grand nombre de médecins haïtiens aux Etats-Unis. Mais il sait que Katherine Dunham y est née également et qu’elle y est revenue finir sa vie après avoir laissé Haïti sous la dictature Duvalier.
L’assistance ne peut pas grand chose pour Haïti …
Ouf, assez parler politique qui, comme toujours en Haïti, ne mène apparemment nulle part qu’à des récriminations, quid plutôt de la reconstruction ?
L’ambassadeur ici s’est voulu précis même sans dire ‘read my lips’ (une sorte d’expressions qu’il n’emploie sans doute jamais). Oyez plutôt :
Ce n’est pas l’assistance qui peut sortir Haïti de la situation où elle est. Les Etats-Unis peuvent aider certes à alléger la souffrance des plus démunis. Mais cette assistance jamais ne suffira. Seuls les Haïtiens peuvent sauver leur pays.
Ici on a l’impression que c’est le message principal que cette conférence de presse était chargée de transmettre.
Et de poursuivre : Haïti a des atouts dont sa main d’œuvre jeune et dynamique, sa proximité avec le grand marché américain, la beauté du pays. Le défi actuel c’est attirer des investissements créateurs d’emplois et qui feront démarrer la croissance. L’ambassadeur affirme que les Etats-Unis y travaillent aux côtés des Haïtiens.
Le ‘décollage’ nécessite plus que cela …
Du gouvernement Martelly, il dit apprécier ses bonnes dispositions envers une amélioration du sort pour le plus grand nombre (croit comprendre l’ambassadeur) et non une portion déterminée de la population.
Mais il ne croit pas que Haïti a encore en main tous les rouages. Le ‘décollage’ nécessite plus que cela.
Le premier ministre Laurent Lamothe conduisait la semaine dernière une mission à Washington et New York pour convaincre les bailleurs que le gouvernement haïtien est prêt à jouer un rôle directeur dans les projets financés par l’assistance internationale.
A ce propos, Kenneth Merten ne veut laisser aucune illusion. Primo, il y a moins d’argent. Secundo, l’USAID-Haïti est en train de procéder à une reconfiguration en privilégiant les entités haïtiennes.
Mais on connaît la musique (ici c’est nous qui commentons) : les entreprises haïtiennes (privées, semi-publiques ou non gouvernementales) n’ont pas assez d’envergure (ni capitaux, ni expertise). Et fatalement la conclusion tombera : manque de capacité d’absorption.
Un nouvel ambassadeur issu de l’USAID …
Ce nouveau virage est la mission confiée au nouvel ambassadeur des Etats-Unis qui débarquera instamment. En effet, Pamela Ann White est issue de l’USAID qu’elle a représenté dans le monde (y compris une première fois déjà en Haïti).
Pendant toute la conférence de presse, une idée nous hante. Et la reconstruction de Port-au-Prince (notre capitale détruite par le séisme de janvier 2010) ?
Vous avez compris. Aucune perspective pour le présent quart d’heure.
Marcus – Mélodie FM - Haïti en Marche





