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La forte dépréciation de la gourde exacerbe la misère

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Par Thomas Lalime

« J'ai un salaire de 62 000 gourdes. Mon loyer coûte 450 dollars américains par mois, ce qui fait déjà presque 50 % de mon salaire de professeur. Avec un taux de change à 100 gourdes pour un dollar, ce qui risque d'arriver avant la fin de l'année, mon salaire sera réduit de moitié. Donc, je serai incapable de payer mon loyer, voire d'avoir de quoi m'acheter à manger ! C'est ce qui arrivera aux fonctionnaires de la classe moyenne, lesquels ne reçoivent pas de transferts de solidarité de la diaspora ! «Nou mele ! ».

J’ai reçu ce message de mon ami Éric (nom d’emprunt) en réaction à ma dernière chronique sur la dépréciation accélérée du taux de change. Détenteur d’un diplôme de doctorat, il a fait de brillantes études postdoctorales. Il figure donc parmi les mieux formés et les plus compétents de nos professeurs d’université et de nos professionnels avec une expérience éprouvée dans son domaine d’expertise. Pourtant, il craint de ne plus pouvoir se nourrir au cas où le taux de change atteindrait 100 gourdes pour un dollar américain. 

Dans n’importe quel pays au monde, quelqu’un qui détient un tel niveau de formation et d’expérience devrait pouvoir se consacrer aisément à l’activité professionnelle de son choix. Sans aucune crainte pour son pain quotidien. Éric devrait pouvoir s’adonner entièrement à l’enseignement et à la recherche à travers une chaire de recherche financée par l’État ou le secteur privé. Sauf en Haïti. Un pays où les meilleures compétences sont inquiètes pour leur survie quotidienne frappe fort à la porte de l’effondrement. 

Le message de mon ami soulève également un autre problème crucial : les prix des principaux biens et services à Port-au-Prince comme dans les autres grandes villes haïtiennes sont fixés en dollars américains. Pour un appartement plus ou moins décent, Éric paie 450 dollars par mois. Au taux de 56.75 gourdes pour un dollar américain, affiché par certaines banques commerciales depuis la fin de la semaine dernière, il a besoin de 25 538 gourdes, soit 41.2 % de son salaire, pour s’acquitter de son loyer. Ce montant dépasse le salaire moyen de nombreux cadres de l’administration publique et du secteur privé. Il demeure un rêve pour les ouvriers qui perçoivent le salaire minimum. 

Fait important à souligner sur le taux de change : l’une des deux plus grandes banques de la capitale affichait un taux selon le montant sollicité. Pour moins de 250 dollars américains, elle l’achetait à 55.6 gourdes et la revendait à 56 gourdes. Pour un montant compris entre 250 et 10 000 dollars américains, le taux était fixé à 56.35 gourdes à l’achat et 56.75 gourdes à la vente. Il faut encore payer plus cher si l’on veut acheter plus de 10 000 dollars. 

Revenons à Éric. S’il veut prendre son petit déjeuner dans un restaurant moyen de Pétion-Ville, il sera facturé en dollars américains. S’il fait un petit tour dans un magasin de vêtements afin de se présenter en salle de classe décemment vêtu, il devra payer également des dollars américains. Dans les supermarchés, les prix sont affichés en gourdes. Mais détrompez-vous, ils sont régulièrement indexés, voire surajustés quotidiennement au taux du jour.

 À travers les marchés et les supermarchés du pays, la hausse du taux de change est directement refilée aux consommateurs. Donc, il n’y a pas qu’Éric à voir son niveau de vie érodé par la dépréciation brutale de la gourde. La grande majorité de la population en pâtit. Évidemment, les petites bourses seront les plus affectées à travers la hausse des produits de première nécessité. 

Si Éric devait s’occuper d’une famille, femme et enfants, son angoisse s’alourdirait davantage. Son message fait penser à une partie de la classe moyenne qui se sacrifie pour envoyer ses enfants à l’université à l’étranger. On imagine alors l’effet de la hausse du taux de change sur leurs dépenses. J’avais noté récemment que même les grandes organisations internationales paient les cadres haïtiens en gourdes à un taux fixe, parfois largement inférieur au taux du jour.      

Le message d’Éric fournit également une donnée très inquiétante. Il anticipe que le taux de change risque de passer à 100 gourdes pour un dollar américain d’ici la fin de l’année. Si cette idée se propage, ce qui est jusqu’ici considéré comme une dépréciation accélérée de la gourde,  ellepeut se transformer en une vraie crise de change. Celle-ci apparaît quand un pays se voit forçé d’abandonner un taux de change qu’il s’était précédemment engagé à défendre. L’une des premières manifestations de cette crise est la diminution drastique des réserves de change de la banque centrale résultant de la vente massive sur le marché des changes. Le silence des autorités pourrait s’expliquer par la peur d’une éventuelle crise de change. À défaut d’avoir des solutions à proposer, elles choisissent de se taire.

Mais quand les agents économiques anticipent une dépréciation, ils refusent de vendre la monnaie forte pendant qu’ils se débarrassent de la monnaie faible, ce qui exagère la rareté du dollar américain comme on le constate ces derniers jours. Un constat que le commerçant et financier anglais Thomas Gresham résumait en une formule lapidaire : « La mauvaise monnaie chasse la bonne.» La gourde chasse donc le dollar.

Pour pouvoir contrer l’effet dévastateur des anticipations négatives, les autorités fiscales et monétaires doivent jouir d’une grande crédibilité aux yeux de la population. La pire des crises qu’un système bancaire peut connaître demeure la crise de confiance. À ce titre, le mutisme des autorités haïtiennes sur la dépréciation accélérée de la gourde peut s’avérer néfaste. Elles doivent expliquer aux agents économiques pourquoi la gourde se déprécie autant et jusqu’à quel plafond elle peut  arriver.

Une décision cruciale à prendre

La dépréciation accélérée de la gourde de ces derniers mois a remis sur le tapis le débat sur la dévaluation de la gourde. Avec des partisans et des opposants. Notons que le concept de dévaluation est beaucoup plus approprié au régime de change fixe. Tandis que dans un régime de change flexible comme le nôtre, on parle plutôt de forte et brusque dépréciation. Les partisans de la dépréciation prennent toujours en exemple la République dominicaine qui aurait connu ces dernières années une plus forte dépréciation de son peso comparée à la dépréciation de la gourde. Mais cette comparaison peut difficilement tenir puisque la structure des deux économies est très différente. 

Le Service des délégués commerciaux du Québec note que le peso dominicain demeure assez stable par rapport au dollar américain ces dernières années. Il est supporté par un volume d’exportations assez important, des investissements directs étrangers substantiels, un secteur touristique en plein essor et des transferts de la diaspora dominicaine.  

En 2012, la République dominicaine a reçu 3,6 milliards de dollars américains d'investissement étranger selon la banque centrale dominicaine. Au cours de la période 2010-2012, elle a reçu 7,7 milliards de dollars américains en investissements directs étrangers. Après les États-Unis, le Canada demeure le 2e plus grand investisseur étranger de tous les temps en République dominicaine, avec des investissements cumulatifs totaux de 5,3 milliards de dollars américains. Les investissements canadiens se concentrent surtout dans le secteur minier, les services financiers, le textile, le tourisme et l'agriculture. 

Le Service des délégués commerciaux du Québec confirme également qu’une « grande partie de l'investissement canadien a été effectué par Barrick Gold, qui a substantiellement investi dans son projet d’exploitation d’or de Pueblo Viejo dont ils ont débuté l'extraction à la fin de 2012. L'investissement de Barrick Gold est considéré être le plus important investissement étranger en République dominicaine.»

En ce qui a trait à sa balance commerciale, la République dominicaine a exporté 9,1 milliards de dollars américains de marchandises en 2012, une hausse par rapport aux 8,5 milliards de dollars américains en 2011. Les exportations dominicaines ont cru en raison notamment de la relance du secteur minier qui a boosté la croissance économique des dernières années. Les importations ont également augmenté en 2012 pour atteindre 14,9 milliards de dollars américains, situant le déficit commercial du pays à 5,8 milliards de dollars américains. Les exportations représentent alors 61 % des importations dominicaines contre à peine 30 % en Haïti.

Le tourisme représente également une source importante de rentrée de devises étrangères en territoire voisin qui compte accueillir 6 millions de touristes étrangers en 2015. Donc, la République dominicaine compte quatre sources importantes d’entrée de devises : les exportations, le tourisme, les investissements directs étrangers et les transferts des Dominicains de l’extérieur. En Haïti, seuls les transferts constituent une source importante. 

Donc, si les autorités dominicaines peuvent se contenter d’une dépréciation de leur monnaie, leurs homologues haïtiens ne peuvent les imiter, de peur d’accélérer le processus d’appauvrissement de la population. 

La structure de l’économie dominicaine se rapproche beaucoup plus de celle des économies japonaise et chinoise qui ont adopté avec succès une politique de dévaluation ou de dépréciation de leur monnaie. Cela sous-entend également qu’une telle politique monétaire ne sied pas à la structure de l’économie haïtienne, ce qui légitime la position des opposants à la dépréciation de la gourde. Dans ce débat, je partage la position du gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Charles Castel, quand il affirme : «Le taux de change est un prix. Dites-moi ce que vous voulez vendre et on discutera de prix.»  Car, avant de penser à une dépréciation de sa monnaie, Haïti doit d’abord produire suffisamment de biens agricoles pour au moins substituer aux importations de denrées alimentaires. Et ensuite envisager une hausse éventuelle de ses exportations.  

En effet, quand des autorités responsables font face à un éventail de choix qui affecte le niveau de vie des citoyens, la science économique leur conseille de faire une analyse coût-bénéfice. Une telle analyse permettrait d’identifier lequel des choix présentent plus d’avantages que d’inconvénients. Le message d’Éric suggère que la dépréciation accélérée affectera négativement une grande partie de la population sauf une poignée d’investisseurs de la sous-traitance qui recevront des commandes en dollars et de quelques autres exportateurs. À part ces quelques rares bénéficiaires, on ne voit pas encore les bénéfices réels de la dépréciation qui pourraient justifier une décision de l’État haïtien.

À ma connaissance, ni la BRH, ni le ministère de l’Économie et des Finances (MEF), ni le secteur patronal, ni les banques commerciales et ni aucune entité de la société civile n’ont publié d'étude scientifique sur l’impact de la dépréciation de la gourde. Les élites haïtiennes ne décident pas vraiment sur la base de conclusions d’études scientifiques indépendantes. Ainsi, elles ne mesurent pas toujours les impacts de leurs décisions sur la population. La dépréciation brutale de la gourde crèvera les plus pauvres qui ne reçoivent pas de transferts de l’étranger. Mais cette catégorie de la population n’a jamais bénéficié de l’attention de ses dirigeants. Elle appauvrira la classe moyenne déjà à bout de souffle dans une économie exsangue.

De plus, les autorités haïtiennes ne peuvent prétendre que la forte dépréciation de la gourde résulte d’une stratégie publique cohérente. Elles auront d’ailleurs à payer plus cher pour les contrats passés en dollars américains. Les indices penchent plutôt vers une impuissance de la BRH et du MEF. Laquelle impuissance découle en grande partie d’une gestion politique et économique pour le moins boiteuse et qui peut déboucher sur des résultats non souhaitables pour la population. Ce sera peut-être, à côté de la lourde dette vénézuélienne, l’un des plus malheureux héritages que le président Martelly laissera à la nation haïtienne et aux générations futures. 



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