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La prison hors-la-loi

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Sans menottes, mais avec un bloc-notes, récit d'un petit détour au plus grand centre de détention du pays où l'on n'offre que 0,41 m2 à chaque détenu.

En ce matin de septembre 2012, Chantale, 23 ans, peine à écrire le nom de son jeune frère sur un sachet en plastique transparent. Elle y parvient, malgré les ratées d’une plume qui passe de main en main. Sur son visage, aucune joie, mais la lassitude d’un pèlerin exténué. Pressée contre d’autres femmes, elle fait la queue devant l’immense barrière bleue de la prison civile de Port-au-Prince. Elle entre dans un hall ombragé aux murs lézardés et attend la traditionnelle inspection effectuée par quatre agents de l’APENA.

Sur une table, on vérifie qu’il n’y a pas d’objets interdits. Quelques bananes bouillies baignent dans une sauce claire, des  hot dog et un savon. Pas plus. Elle laisse « sa commission » aux bons soins d’autres détenus portant des tee-shirts verts, commis, entre autres tâches,  à la distribution dans les sept quartiers de cette prison comptant à ce jour 3 515 détenus dont seulement 289 condamnés.

Cette ration alimentaire faite maison, le frère de Chantale, détenu à Titanic, le dégustera avec un bol de bouillie comme entrée. Peut-être.Dans la première cour, après la traversée d’une autre barrière trouée de balles, traces de violentes mutineries, d’immenses chaudières attendent. Elles sont transportées à Bricks, Bois-Verna, dans d’autres quartiers. D’autres prisonniers assurant ce service ne traînent pas. Il y a du travail en cuisine. Menu du jour : riz et légume de mirliton. 50 sacs de riz et quelques caisses de hareng saur seront nécessaires. « Ici aussi le salami n’est non plus la bienvenue », plaisante un homme puant le hareng, assis à même le sol, au fond d’une salle attenante à l’entrepôt de provisions alimentaires de cette prison de 1 432 m2 avec une disponibilité moyenne de 0,41 m2 par détenu.

De la cuisine étant, cela se voit qu’on est plus qu’à l’étroit dans cette prison dont les affres sont immortalisées par le rappeur Blaze One. Avant d’aller se baigner, des dizaines de prisonniers sont agrippés aux barreaux métalliques des espaces d’aération. Dans presque tous les quartiers, il y a des hamacs de fortune, question de mieux exploiter les espaces. Des fois, certains prisonniers, contraints de dormir debout, se plaignent de problèmes de circulation sanguine au niveau des membres inférieurs. C’est terrible. Ils vivent comme des bêtes et agissent comme telles parfois, explique un  gardien, témoin des pires déferlements de violence dans la plus grande prison d’Haïti avec 40% de la population carcérale du pays détenu entre ses murs.

A Bricks, comme dans d’autres quartiers, on use des cordes faites de draps et de tissus  comme élévateurs. Des sachets sont hissés vers le haut. L’un des récepteurs lève le pouce vers le ciel et le « prisonnier facteur » au tee-shirt vert, poing fermé, frappe son torse à trois reprises et s’en va. Entraide ou échange de services ? Difficile à dire dans ces lieux où rien n’est gratuit. Dans la cour de ce quartier, nus comme des vers, des centaines de prisonniers, dont une majorité ayant des gueules de gamins endurcis, prennent leur douche. Ce qui n’empêche pas à des maladies de la peau comme la gale de faire rage. Dans le hall - aile nord du pénitencier- , Mackenson T, 20 ans, n’est pas épargné. « Je me gratte beaucoup », confie ce Gonaïvien, transféré de la cité de l’Indépendance à la prison civile de Port-au-Prince avant le passage du cyclone Isaac. Il est, explique-t-il, en prison depuis le 16 février 2011 pour le vol d’un coq. Mackensen fait son temps et même plus, en compagnie de criminels de droits communs. Rien ne dit qu’il ne fait pas ses classes en accéléré pour passer à des forfaits plus importants.

Il y a pire

Mêmes exécrables, les conditions de détention à la prison civile de Port-au-Prince sont relativement bonnes comparativement à d’autres prison à travers le pays, soutient Mme Florence Elie, protectrice du citoyen. « Il y a une politique à deux vitesses entre Port-au-Prince et la province», ajoute la militante des droits de l’homme, engagée dans une bataille pour de meilleures conditions de détention et des audiences correctionnelles pour décongestionner les 16 prisons de la République. « Le DAP n’a rien à voir avec le dysfonctionnent du système carcéral », soutient Florence Elie, rappelant que les personnes en contravention avec la loi sont privées de leurs libertés et détenues aux ordres de la justice. Elle responsabilise les magistrats et souligne qu’il y a plus de policiers pour arrêter ceux qui violent la loi et moins de centres d’incarcération, de tribunaux pour juger et d'institutions spécialisées pour aider à la réinsertion des personnes en conflit avec la loi.

Ce n’est pas un combat qu’elle mène seule. D’autres organisations de défense des droits humains multiplient les appels au respect des droits des détenus à être bien traités et surtout à avoir un procès équitable et dans les délais qu’exigent la loi haïtienne et les différentes conventions relatives au respect des droits de la personne humaine. Outre les procès qu’il faut réaliser, Marie Yolène Gilles du RNDDH déplore aussi le temps perdu avant de communiquer des dispositifs de jugement aux greffes des prisons. La  militante des droits de l’homme, dans la foulée, croit qu’il est temps de numériser le système. Cela permettra d’avoir, outre la rapidité, la fiabilité, insiste Marie Yolène Gilles.

« L’informatisation est plus facile à dire qu’à faire », confie en « off » une source du DAP. Ce projet a été mis sur le tapis en maintes fois. Mais, insiste-t-elle, il y a une volonté manifeste de poursuivre les pratiques floues. « Nager en eau trouble, ça fait l’affaire de tout le monde ou presque », soutient-elle, quelque peu dépitée.

Il y a quelques progrès

« Je conçois qu’il y a encore des difficultés. Toutefois, nous avons fait le plus gros du chemin vers le respect des droits de la personne humaine en milieu carcéral », confie un cadre du DAP, soulignant que « l’on est passé d’une situation de violation systématique à des violations conjoncturelles ».  « Je crois qu’il faut lancer de vastes campagnes d’audience », confie lui aussi ce responsable. Les juridictions doivent faire des inventaires et tenir des audiences pour des contraventions et délits afin d’infliger des peines ou libérer ceux qui bénéficieront naturellement de la loi  Lespinasse.

En termes d’espace, un plan a été proposé au pouvoir central pour créer 5 700 nouvelles places dans nos prisons, révèle-t-il. Le dossier a été acheminé au ministre de la Justice et au Premier ministre pour les suites. Ce sera nécessaire, car la population carcérale est en nette croissance. De 1 935 détenus en 2004, on est passé à 8 545 détenus répartis dans les 16 prisons opérationnelles jusqu’au mois de septembre 2012.

Entre-temps, la prison civile de Croix-des-Bouquets, quatre blocs et une capacité d’accueil de 768 détenus, inaugurée le 28 octobre 2012, ouvre une fenêtre d’espoir. « C’est un pas important vers la réforme du système carcéral », soutient le Premier ministre Laurent Salvador Lamothe, numéro un du CSPN. Cette prison devait accueillir uniquement des condamnés selon les autorités. Cependant, ses murs accueillent des non-condamnés dont Clifford Brandt, qui échappe à la dureté de la détention à la prison civile de Port-au-Prince communément appelé pénitencier national. L’homme d’affaires arrêté pour son implication dans des rapts et le grand banditisme ne vit pas les galères de Francine Desormeaux, une Canadienne de 50 ans incarcérée à la prison de femmes de Pétion-Ville où elle purge une peine de 15 ans de prison pour trafic de stupéfiants. Cette Canadienne, citée dans un article de La Presse, raconte ses misères. «C'est sale, ça pue et c'est plein de bibites, dit-elle avec dégoût. Il y a tellement de punaises que je ne me rends même plus compte que je me fais piquer. C'est sans compter les coquerelles. La nuit, elles me montent dessus. Elles marchent sur mon visage. J'ai même peur d'en avaler.»

Et il y a les rats. «Les premières nuits, je les regardais courir dans le couloir. On met des cartons le long des barreaux pour les empêcher de rentrer dans les cellules, mais il y en a qui y arrivent quand même», raconte cette femme, incarcérée en Haïti où le Canada aide à la réforme du système carcéral.

Roberson Alphonse

Source: Le Nouvelliste

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