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Le film Toussaint Louverture à voir, aimer, critiquer

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Le téléfilm Toussaint Louverture provoque des réactions diverses en Haïti. Quoique pas beaucoup, il n’a pas été vu suffisamment ayant été diffusé sur les chaines françaises ou francophones mais qu’on ne peut plus regarder chez nous à cause des dégâts occasionnés par le terrible séisme du 12 janvier 2010.
Ceux qui se sont exprimés publiquement jusqu’ici émettent plutôt des critiques. Rappelant, par exemple, que Toussaint n’était pas beau, au point qu’il fut surnommé Fatras-Bâton pour sa maigreur.
Mais il y a surtout le point de vue d’un compatriote selon qui le portrait dépeint de André Rigaud, rival mulâtre de Toussaint Louverture, est à la fois erroné et dangereux. Rigaud, dit-il, n’a jamais été un raciste. Et il faut se méfier de ce film qui peut avoir le même vieil objectif bien connu : nous diviser pour mieux régner !
Eh bien nous allons nous aussi essayer d’apporter notre point de vue dans ce débat ayant vu l’œuvre en question, sans pour cela rejeter catégoriquement les autres opinions exprimées.

Entre un Toussaint beau et un Toussaint-Pyram …
Commençons par le physique de Toussaint Louverture. Personne ne peut savoir à quoi il ressemblait vraiment, la photographie n’existant pas à l’époque et il y a de fortes possibilités que les portraits que nous avons de lui aient été tracés après sa mort. Nous nous souvenons que la question s’était posée lors de la grande exposition au Musée du Panthéon National (Mupana), le 3 avril 2003, pour le bicentenaire de la mort du Précurseur de l’indépendance.
Cependant l’Histoire d’Haïti qui nous a été enseignée, l’historiographie classique veut que François Dominique Toussaint, dit Toussaint Bréda, cocher sur l’Habitation Bréda, propriété de Baillon de Libertat, près du Cap Haïtien, ait été un petit bonhomme chétif et malingre mais qui avait fortifié son corps grâce à ses dons de cavalier et ses connaissances de la médecine des feuilles.
Mais deux cents ans plus tard (il y a prescription totale, nos héros nationaux sont entrés dans le domaine public international) et alors que nous vivons dans un monde où les modèles doivent être façonnés de telle sorte qu’ils puissent répondre à l’appel (‘appeal’) de nouvelles générations, elles-mêmes vivant dans un monde bien différent de celui où nous avons grandi, entre un Toussaint beau et un Toussaint-Pyram, le célèbre personnage de Pèlentêt (la pièce de Frankétienne), c’est au réalisateur du film de savoir quel effet il veut produire. Mais nous pensons qu’il s’agit là d’un débat plutôt oiseux. Nul n’empêche qui que ce soit de réaliser un Toussaint Louverture à sa manière. Le personnage ne nous appartient pas plus que Hollywood a pu créer un (ou des) D’Artagnan n’ayant rien de commun avec ce que fut le vrai.

Une troisième race, celle née dans la colonie même ! …
Plus importante est la question concernant le général André Rigaud.
Dans le téléfilm, on fait dire à ce dernier auquel Toussaint Louverture vient reprocher d’avoir tenté de l’assassiner : ‘J’ai toujours dit la France aux blancs, la Guinée aux nègres et Saint Domingue aux mulâtres.’
On ne se souvient pas avoir jamais lu cette phrase dans l’Histoire d’Haïti.
D’autre part, selon une lettre de protestation circulant sur le Net, le général Rigaud aurait dit au contraire : ‘Comment saurais-je haïr les noirs ? Comme Toussaint c’est une femme noire qui m’a mis au monde.’
Nous comprenons que l’auteur du film se soit engagé là dans une avenue plus délicate que le simple fait d’avoir choisi pour incarner Toussaint l’acteur haïtien de Hollywood, Jimmy Jean-Louis, et non feu Antoine Dorfeuille (de Pèlentèt).

Mais il a crû pouvoir prendre la liberté de mettre dans la bouche d’un des plus terribles adversaires de Toussaint (la Guerre du Sud, terrible boucherie) une conception qui est finalement celle des métis de partout et pas seulement de Saint Domingue (future Haïti), savoir une sorte de troisième race (un peu cette catégorie dénommée aux Etats-Unis ‘hispaniques’), celle qui est née dans la colonie même et à laquelle celle-ci devrait appartenir en dernier recours. C’est la conception même d’un Simon Bolivar. Faut-il rappeler aussi que nous sommes la seule nation du continent devenue indépendante avec les esclaves composant la majorité et non les créoles ou métis comme partout ailleurs.
Bien que nous en trouvions encore aujourd’hui, oui en Haïti même, à parler de ‘blanco de la tierra.’ Hélas !

Autorité suprême - indiscutable et indiscutée …
Mais si le film a pu choquer à ce niveau, soulever une interrogation trop délicate sans sembler avoir la documentation nécessaire pour l’assumer, quelques rappels ne sont pas moins nécessaires.
. Après la défaite des Rigaudins dans la Guerre du Sud, ils ont laissé le pays mais c’était pour revenir dans les fourgons de l’expédition Leclerc envoyée par Bonaparte pour mater Toussaint Louverture d’abord, puis rétablir l’esclavage à Saint Domingue.
. Toussaint avait deux fils, dont l’aîné de son épouse Suzanne, Placide, qu’elle avait eu d’un blanc. C’est celui qui lui restera le plus loyal.
. Prisonnier au Fort de Joux, en France, on rapporte à Toussaint que son rival Rigaud est enfermé dans une autre cellule de la même prison. Et Toussaint de commenter : ‘sans le général Rigaud, nous n’aurions jamais pu vaincre les Anglais.’
. De fait la seule chose qui importait à Toussaint Louverture (et il ne faut pas s’en écarter dans toute analyse du personnage) c’était asseoir son autorité, et autorité suprême - indiscutable et indiscutée, envers et contre tout. Il n’hésita pas à renvoyer en France tous les émissaires de la Métropole. L’arrogant Hédouville qui avait planté la pomme de discorde entre lui et le général Rigaud, le commissaire Sonthonax qui a été le premier à proclamer la liberté des esclaves et jusqu’à son ami et protecteur le général Lavaux.
Or nulle part il n’est dit que Rigaud était prêt à accepter Toussaint comme son supérieur. La Guerre du Sud était donc inévitable.

Drame shakespearien …
. A ce sujet le film fait une large part à l’affaire Moïse, le propre neveu de Toussaint, et qu’il n’hésita pas à faire fusiller lorsque celui-ci se révolta contre ses directives, trouvant son oncle devenu gouverneur de Saint Domingue trop conciliant envers les anciens maîtres blancs et conséquemment trop dur avec les anciens esclaves.
On touche alors au drame shakespearien. Toussaint Louverture n’échappera désormais plus au destin que la Providence (terme qu’il utilise lui-même) lui a tracé.
. Enfin ne rapporte-t-on pas que ce qui a pu décider aussi bien les Noirs que les Mulâtres à unir leurs forces pour chasser l’armée napoléonienne c’est la découverte d’une missive dans laquelle Bonaparte ordonne au général Rochambeau d’embarquer tous les officiers mulâtres et d’aller les noyer au large puis de remettre tous les Noirs quels qu’ils soient en esclavage.
L’union fait la force mais c’était pas encore l’accord parfait. Et l’est-il plus de deux siècles plus tard ! Mais c’est une autre histoire. N’est-ce pas !

Des modèles pour nos enfants …
Pour finir le téléfilm Toussaint Louverture est l’œuvre d’un auteur franco-africain. Philippe Niang, d’un père sénégalais et d’une mère française, convoie pour une bonne part les sentiments d’un continent qui nous discute l’histoire de Toussaint Louverture (présenté comme le petit fils d’un roi d’Afrique, Gaou Ginou, de la famille royale d’Allada) à l’heure où les noirs se cherchent aussi des modèles à l’égal de ceux de l’occident blanc.
Des modèles nous en avons besoin nous aussi plus que personne. Or nous en avons. A nous donc de les présenter en conformité avec nos propres sentiments.
Au lieu de chercher des poux dans la tête à un Toussaint Louverture qui ne manquera probablement pas de faire davantage le bonheur des plus jeunes d’entre nous. Que ce soit en Haïti (quand ils auront la possibilité de le voir) que surtout en diaspora.

Marcus - Haïti en Marche

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