Le pot de miel
Depuis des années, le pot de miel n’a plus de couvercle. Cela remonte à longtemps. Bien avant la naissance du plus âgé des lecteurs de cet édito.
Sur la table, chacun y va, selon ses manières. Avec les doigts, une cuillère, à la louche...
Chacun va vers le pot de miel en plein jour comme de nuit, sans se soucier des autres, convaincu que de naissance, de droit ou de force, la légitimité de se sucrer, avant et plus que les autres, lui est due.
De lichette en lampée, la crème et la lie nous font moustache de jouissance. Les taches, traces de bombance, souillent les habits et les guenilles. Certains bavent, d’autres se gargarisent devant le pot de miel. Tout le monde veut sa part. Sa goutte ou le tout.
L’appétit se partage à défaut du goût moelleux sur le bout de la langue. On garde un souvenir impérissable de la première gorgée comme de la dernière.
Fantasmes, rêveries, fantasmagories accompagnent l’attente de passer à table, et même ceux qui n’ont jamais pu s’approprier le moindre atome de miel se sont inventé la douceur du nectar.
Les impatients mêlent leurs larmes à la sueur des porteurs du pot. Les intrépides font semblant de ne pas remarquer le sang caillé au fond du réceptacle. Comme à la fontaine, rassurés ou inquiets, l’important est de ne pas repartir bredouille. Il y en a tant de miel dans le fameux pot et il y en a si peu, comme à la fontaine.
Le pot de miel n’a plus de couvercle. Plus de miel, depuis longtemps. Nous nous battons pour déguster le souvenir de ceux qui, avant nous, ont engendré le désastre que nous nous évertuons à perpétuer.
Le pot est vide. En face du vide, on se sent grand. Le pot est vide, en face du vide on n'est rien, ou si peu !
Le pot de miel est un pot aux roses. Avec la même gourmandise, nous dégustons le fiel depuis si longtemps que nous l’appelons miel.
Frantz Duval
Source: Le Nouvelliste





