Malaise rose...
Difficile digestion…
L’arrivée impromptue de Michel Martelly au pouvoir a provoqué un malaise chez différents groupes de notre société qui ont pris du temps à digérer ce plat atypique. Mais l’énergie déployée par le nouvel élu et toute la bonne volonté qui émanait de ses premières sorties ont dégelé quelque peu la situation, provoquant ce qu’un prédécesseur de Martelly voyait en son temps comme une « dynamique d’acceptation [1]». L’on prenait une ronde d’observation pour voir par quels moyens le nouveau locataire du Palais national allait faire atterrir la rupture promise à coup de critiques de la classe politique dite traditionnelle.
Mais il n’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que la vieille carcasse du système fourbie à volonté par tous ceux qui sont entrés au Palais continuera de luire de son éclat aveuglant et anesthésiant. Ti Marie pa monte Ti Marie pa desann[2]. Les vieux réflexes du pouvoir traditionnel rythment notre vie politique et la tentation de faire à la mode de chez nous a été plus forte que la volonté de rompre avec les vieilles pratiques qui ont fait la fortune politique des uns et la ruine des autres.
Le premier mauvais signal
En tout début d’année, en violation de la Constitution et de son immunité, un parlementaire s’est vu écroué au pénitencier national. Les rapports entre l’Exécutif et le Législatif s’envenimeront à partir de là, tandis que l’Exécutif à deux têtes donne des ratés, le Palais national ne communique presque plus avec la Primature. La confiance s’est altérée à un point tel, que le Président fait irruption chez le Premier ministre pour disperser une réunion entre le chef du gouvernement et des parlementaires. Pour le Palais, cela a une odeur de complot. Par la suite, le Premier ministre sera pris entre l’enclume du Parlement et le marteau de la Présidence dans l’affaire de l’enquête sur la nationalité du Président et des ministres. La présidence fait obstruction à la loi en méconnaissant les prérogatives de contrôle de la Commission parlementaire sur la nationalité, une résolution interdit les membres du gouvernement à produire les documents sollicités par la Commission sénatoriale tandis que le Premier ministre s’exécute en y déposant ses papiers. Le divorce est consommé, Garry Conille, l’étranger du gouvernement et du cercle Martelly, jette l’éponge.
Le promoteur du concept de la « diplomatie d’Affaires » entre en lice et se fait ratifier par le Parlement malgré son inéligibilité due à l’évidence du défaut de résidence. Dans ce cas, les arguments pleuvent pour nous situer dans la dynamique du vote politique, c’est-à-dire en marge des prescrits constitutionnels troqués contre le réalisme marchand. Laurent Lamothe fait figure de pragmatique. La meilleure caricature que l’on pourrait faire de lui serait de l’habiller en jardinier avec un arrosoir… Un nouveau gouvernement arrive sur fond de malaise autour du Président et des clans qui veulent se valoriser. Peu de temps après, différents remaniements confirmeront cette situation de guéguerre.
Rêve d'éternité …
Pendant ce temps, les attentes de la population ne sont pas comblées. Alors que le clan au pouvoir rêve déjà d’éternité. Un processus de noyautage des instances indépendantes des autres pouvoirs est mis en branle. L’on infiltre le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, la nouvelle institution qui coiffe la Justice jusque-là dominée par le ministère du même nom; l’on passe à côté pour manipuler cette instance dont l’une des prérogatives est de désigner des membres au Conseil électoral permanent (CEP). Avec une maladresse qui n’échappe à personne, l’on fabrique un CEP de toutes pièces avec des créatures du pouvoir. Malgré que le Parlement traine les pieds, six membres du CEP sont investis et un bureau est formé, l’espace d’un cillement. Peine perdue, ce Conseil électoral reçoit rapidement l’inévitable étiquette « contesté ». Ceux qui, dans l’ombre, poussaient le levier pour aboutir au CEP permanent dans n’importe quelle condition (pitit pa bezwen sanble ak papa aurait dit Pépé[3]) font rapidement marche arrière face au blocage et au raidissement du reste de la société qui ne donne pas son visa au CEP contesté. Du côté du CSPJ, c’est la menace d’implosion avec le retrait de deux membres et la menace du Sénat d’invalider le mandat du président de la Cour de cassation et président également du nouveau Pouvoir judiciaire.
Avant d’en arriver là, les antécédents n’ont pas non plus aidé à créer un climat de confiance. Rappelez-vous les rumeurs concernant « l’armée rose » et par la suite la percée des militaires démobilisés qui semaient la panique et la confusion quant au support tacite et objectif du pouvoir ; l’entêtement dans le dossier de l’amendement de la Constitution malgré un grand front de réprobation, toutes choses ayant mis à nu la nature d’un pouvoir autocrate, indécis et hésitant…
Présomption de corruption…
En même temps, à force de manger, l’appétit est débordant, le Président, poussé par les dénonciations d’un avocat, nomme par arrêté, son épouse et son fils à la tête de commissions avec de larges attributions. Les multiples programmes express pour contrecarrer la faim, comme de l’aspirine contre le cancer…, caricaturés par l’opposition, ne suffisent pas pour engloutir les fonds de la République sans justification. Rien désormais n’arrête ce pouvoir arrogant qui se donne des marges de manœuvres illimitées dans la mobilisation discrétionnaire des ressources disponibles, notamment les fonds du Petro Caribe.
Parallèlement, un peu partout, la grogne monte. Quand la majorité est contrainte à survivre dans un environnement social, politique et économique qui se dégrade, à vue, toute augmentation du coût de la vie issue d’une hausse des prix des produits de première nécessité est ressentie directement dans la poche des exclus. Ici, il n’y a pas de parade possible. Les moyens déjà limités ne donnent pas beaucoup de choix à cette large catégorie de consommateurs dont le pouvoir d’achat est aléatoire assez fictif. Quand on dépend des autres, d’un transfert d’un parent à l’étranger ou d’un « roulement » d’une âme charitable confrontée à ses propres problèmes, payer quinze gourdes au lieu de dix gourdes fait une grande différence. Les moyens n’existent pas et les cris poussés depuis le marché informel qui nous empoisonne la vie en termes de désurbanisation montent de partout et il suffit de l’initiative du premier malin ayant des objectifs politiques pour faire prendre la mayonnaise de la mobilisation.
Trop en si peu de temps…
En très peu de temps, le pouvoir Martelly en a fait un peu trop. De la perception du pouvoir d’une classe ou d’un groupe d’affairistes autosuffisants qui sont venus se refaire, à la faveur d’une situation qui les a projetés au timon de l’État ; de la mine antipathique de certaines têtes arrogantes ; de l’attitude du chef traditionnel qui indispose les autres avec l’activation de son sirène, pressé pour des urgences plus personnelles que par le souci d’arriver au travail pour donner des résultats qui rejaillissent sur la collectivité ; avili par les scandales de corruption, des nominations et révocations en pleine usurpation de prérogatives ; des dénonciations contre des figures de référence du régime ; affaibli par des nominations qui ont fait scandale et sur lesquelles l’on a dû revenir rapidement ; caractérisé par une instabilité des fonctionnaires renvoyés sans égard ; empêtré dans une posture de statu quo renvoyant plus à la corruption, la gabegie qu’à la rupture promise à grands renforts de critiques contre l’ancienne classe politique ; le pouvoir Martelly est passé de l’expression de la bonne foi à l’incapacité de vendre la marchandise pour bousculer les réalités et faire surgir le changement véritable. Le défaut de savoir-faire et de compétence est évident et c’est dans la rue désormais que les exclus et les déçus mélangés aux opportunistes politiques expriment leurs frustrations. Les revendications vont de la demande d’actions pour contrôler la vie chère aux appels au départ du chef de l’État. Nous nageons dans une mer de confusion et les réactions de nos dirigeants qui tentent de minimiser les cris de la rue en y voyant des mercenaires plutôt que des manifestants aux abois à cause de l’inaction du pouvoir pour transformer le pays en un vaste chantier, (pas les petits chantiers que constitue la réparation de la chaussée à Port-au-Prince), l’approche des dirigeants, disions-nous, inquiète et représente un carburant supplémentaire pour faire tourner le moteur de la mobilisation antigouvernementale. Le pouvoir, au lieu de voir la mobilisation avec le même spectre réducteur d’une « minorite zwitt[4] » qui serait l’équivalent des « mercenaires » du Premier ministre Laurent Lamotte, devrait considérer la situation avec réalisme pour y apporter les meilleures réponses qui enlèveront les motifs des manifestants.
Entre promesses et impossibles miracles …
Ce n’est pas la propension du Président à être sur le terrain des inaugurations des œuvres construites par l’administration de René Préval, ne serait-ce qu’un kilomètre de route ou une école pour se mettre quelque chose sous la dent et donner l’impression de résultat, dans la « bonne » tradition d’inauguration de latrines, sous Duvalier, que l’on entrera dans les bonnes grâces de la population d’affamés. Déjà que l’on entend des refrains connus, « on ne peut pas faire de miracle ou tirer du sang des roches », aveu d’impuissance aussi tôt, en tout début de règne, autant de postures déprimantes capables d’éroder la confiance dans la capacité de l’équipe au pouvoir à nous sortir des difficultés chroniques d’Haïti.
Quand du Nord au Sud, de l’Artibonite à l’Ouest les manifestations commencent à embraser le pays, que toute une mise en place se construit pour structurer la mobilisation de l’opposition, l’on marche tout droit vers une polarisation qui neutralisera les programmes et les projets que le gouvernement tarde déjà à déballer. De plus, quand des dérapages au cours des manifestations provoquent la mort, comme c’était le cas ce 4 octobre 2012 à Barrette, une localité de Petit-Goâve, il faut faire très attention pour ne pas entrer dans un vieux schéma classique où les cadavres de manifestants servent de catalyseurs à une situation irréversible. Christophe Chanel au Cap-Haïtien, Mackenson Michel, Jean_Robert Cius, Daniel Israel aux Gonaïves, Roseline Vaval à Petit-Goâve, Amiot Métayer aux Gonaïves dans un autre contexte, sont de ces victimes dont le cadavre a hanté le palais jusqu’à pourrir la vie de ses occupants à différents moments de la vie nationale.
L’Art d'énerver tout le monde…
Et quand justement, au Palais national, les gestes désarticulés du Président tendent plutôt à provoquer une situation de consensus contre son pouvoir en ratissant le plus largement possible, du voisin que l’on incommode et que l’on essaie de mettre à genoux pour lui ravir sa maison, au commerçant et homme d’affaires jusque-là alliés objectifs mais depuis la liste des noms de la DGI et les interdictions, opposants en puissance, le pouvoir est « mal barré », comme disent les Québécois. Michel Martelly et ses amis font figure d’amateurs au pouvoir. De ne pas savoir quoi faire et par quel bout commencer, de se laisser envoûter par les attraits et les avantages du pouvoir traditionnel haïtien dont on ressuscite les pratiques après une tentative de rupture au regard de la Constitution du 29 mars 1987, l’on n’arrive qu’à produire du mécontentement, le piétinement, le délabrement accéléré d’un État mal géré, issu d’un choix typique des réflexes quotidiens de la majorité qui mise sur une « boule » de borlette[5] qui, si elle gagne, lui offrira de meilleures conditions de vie. Mauvais choix, le plus souvent, car c’est la banque et son propriétaire qui deviennent plus riches, à chaque fois. Et quand rarement la chance sourit, le plus souvent, le nouveau riche ne sait pas quoi faire de sa nouvelle fortune…
Ce texte a été diffusé initialement sur Radio IBO 98.5 FM Stéréo, le 1er octobre 2012.
Herold Jean Francois
[1] Propos de l’ancien président Leslie François Manigat en 1988.
[2] Immobilisme.
[3] Expression de prédilection de Patrice Dumont quand il se réfère à un geste technique dominé par un footballeur. Cela signifierait que tout n’a pas besoin d’être parfait et que l’essentiel est dans le résultat.
[4] Expression regrettable du Président Jean-Bertrand Aristide pour qualifier les manifestants contre son régime en 2003-2004.
[5] Loterie





