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QUESTIONNEMENT AUTOUR D’UNE HONTE : LE PÈPÈ

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Je voudrais ici poser une question – peut-être des questions aussi. Et sans vouloir nuire à quiconque, je tiens seulement à demander : Est-il normal, que dans un pays, on puisse se sentir à l’aise de voir un peuple évoluer dans la consommation de détritus, de fatras étrangers et de rès moun, connus tous sous le nom vulgaire de pèpè ? Ayez le courage de me dire s’il est normal. Aussi simple que cela. Mais, la question ne doit pas seulement concerner l’Etat, j’ai aussi conscience de la force de la société civile. On peut se demander aussi pour être plus spécifique, est-ce qu’il est normal que des individus puissent se « confortabiliser » dans la consommation de pèpè, dans le port de chemises, de corsages, et de pantalons pèpè ? Est-il est normal que là où s’ouvre un bal de pèpè, il n’y a d’espace même pour piquer une épingle ? Est-il est normal dans un pays, que depuis leur naissance, des individus ne font que porter des vêtements pèpè, que des femmes, se donnent l’habitude de porter des culottes, des soutiens de gorge pèpè ? Mais où est passé la décence, l’honneur ? Où est passé notre dignité de moun et de peuple ?
    Il est vrai qu’à force de nous habituer à cette pratique, elle a tendance à passer pour normale dans notre quotidien. Mais ce n’est pas normal. Ce n’est pas normal que l’on porte des chaussettes, des chemisettes, des slips déjà utilisés. Ce n’est pas normal. Il ne peut y avoir rien de normal à cela. C’est plutôt offusquant. Déshonorant. Humiliant. C’est dégoûtant !
    Et pourtant. Aussi laid que cela puisse paraitre, cette anormalité à laquelle nous nous y habituons tellement ces derniers temps, tend à se systématiser dans notre culture vestimentaire. J’oserais même dire à s’imposer. Rares sont ceux et celles aujourd’hui qui ne portent pas vêtements pèpè. Les étudiants. Les professeurs. Les commerçants… Des fonctionnaires descendent de leur voiture, pour acheter une chemise ou un pantalon pèpè.
    Mais jusque-là, mon plus grand étonnement est de voir que des fois, les produits dits pèpè, sont vendus plus chers que des vêtements neufs du même type.
    Je me rappelle une fois, cela remontais à plus de dix ans, j’étais passé à Gerit, où j’ai vu un jeune homme marchandant une chemise pèpè. Le commerçant lui demande 300 $ ht.  Je ne sais pas si je me trompe, mais je trouve que c’est assez cher à demander pour une chemise kenedi. En tant qu’observateur j’étais étonné. Surpris. Et ce n’était pas diffèrent non plus pour le jeune homme qui marchandait. Ce dernier de dire :
-    Men poukisa ou mande tout kòb sa pou chemiz la ?
    Devinez quelle a été la réponse du vendeur ?
-    Se pèpè wi ki nan men w la, dit le monsieur.
    Comme quoi, c’est normal que l’on puisse demander autant pour quelque chose déjà utilisé. Le monsieur a eu le culot de dire à l’autre : s’il n’a pas idée de ce qu’il vient de marchander. S’habiller avec du kenedi devient donc normal, voire prestigieux. Voilà où nous en sommes arrivés ! C’est à ce niveau-là que nous nous retrouvons aujourd’hui.
    J’ai aussi vécu un autre exemple. Cette fois, c’était un matin. Je descendais la route de Gérald bataille, pour ceux et celles qui connaissent Delmas 33. Je faisais du piéton. Et il y avait une femme. Elle était accompagnée de sa fille, une petite qui ne pouvait avoir, à cette époque, pas plus que trois ou quatre ans, car elle savait déjà parler. La petite était très éveillée. Intelligente. Elle était gaie. Arrivé près d’une marchande qui ouvrait un bal de kenedi, l’enfant de signaler à mère :
-    Manmi ! Manmi ! men rad pèpè.
    J’étais un peu surpris. Et l’enfant de reprendre à nouveau :
-    Manmi ! Manmi ! men rad pèpè.
    L’enfant attirait l’attention de sa maman sur ce nouveau bal de pèpè, comme on le dit dans le langage kenedi, qu’on est en train de casser. On peut poser un tas de questions à propos. Pourquoi ça a attiré l’attention de la petite fille ? Pourquoi a-t-elle insisté ? Peut-être, parce que dans son environnement proche, l’enfant n’a reçu que des commentaires élogieux et prestigieux vis-à-vis du pèpè. Peut-être aussi que la majorité de ses vêtements ne sont que des pèpè.
    Toute suite après, on pouvait entendre la mère répliquer :
-    Mwen pa achte nenpòt rad non met sou pitit mwen. Se pèpè m met sou li.
    Oui c’était ce qu’elle a avancé. Et c’est la réalité. Mes chers amis-es, voilà où nous en sommes aujourd’hui. Nous vivons dans un pays où la fameuse marque nationale est le pèpè. Nous vivons dans un pays presque chaque demoiselle a une petite dette à une marchande de pèpè. C’est la pèpètisation nationale. Oui, c’est à ce niveau-là que nous sommes. L’étiage. On est descendu très bas. Trop bas même.
    Mais… faut-il continuer à vivre ainsi, dans une telle boue sociale ? Dans cette pratique généralisée et systématisée ? Le faut-il ? Comment l’étranger peut-il vous respecter, s’il voit sur nous – pendant que nos haussons notre collette – que nous portons une chemise qu’il a jetée l’année dernière, si nous portons ses « restes » ? Pensez-y.

Roudy Stanley Penn

Port-au-Prince, Le 03/ 05/ 2013

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