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Suspicion au sommet...

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La dégringolade d'Haïti continue. La décomposition qui restait à la porte de l'institution présidentielle a franchi le pas au point que désormais, il faut un émissaire étranger qui n'a pas qualité d'officier de l'État civil pour certifier de la nationalité haïtienne du Chef de l'État !
Si désormais en Haïti la parole du Président de la République ne vaut tellement rien qu'il lui faut, conformément à ce qui se fait dans le système financier dans le cas d'un client sans référence, une caution, une garantie externe pour couvrir toute probable défaillance, il faut bien appréhender la dimension du drame de notre pays dont il ne resterait que les dépouilles.
Nous payons aujourd'hui un prix élevé pour le processus de déconstruction de l'État entamé avec l'ouverture de la transition démocratique. Les tenants de la nouvelle ère politique ont fait voler en éclats certaines traditions et valeurs de référence de notre société. Le respect de l'autorité, La sacralisation du religieux, la vénération des anciens, le respect des notables ont été jetés à la poubelle pour l'adoption de l'arrogance, du mépris et de la banalisation de tout.

DÉCONSTRUCTION ET LE TOUT INFORMEL...

L'accès à la magistrature suprême de personnages non destinés au prime abord à l'exercice du pouvoir et de surcroît non préparés à jouer un rôle au sommet de l'État a produit des attitudes qui ont érodé les piliers de l'institution de la Présidence. Au fil de la transition, au lieu de formaliser la politique et la manière de la faire, nous sommes sortis des cadres de référence pour privilégier ici aussi l'informel. Désormais, l'aventure du pouvoir est ouverte à tout le monde. En regardant le profil des candidats qui ont aspiré à nous diriger au cours de ces vingt-six ans de transition, l'on comprendra bien la nouvelle perception déformée de notre société quant aux prérequis pour accéder aux commandes de l'État. Tout le monde pense avoir le droit d'aspirer à la présidence. Or depuis toujours de l'Antiquité à nos jours, le pouvoir est une chasse gardée réservée à une élite. Ici, la diabolisation traditionnelle de cette entité dans notre société ne tient pas. Dans les vieilles démocraties et autres sociétés que nous regardons comme modèles, le pouvoir s'acquiert à partir des plateformes politiques. Les partis politiques. Les aspirants au pouvoir sont des cadres formés sur les bancs des organisations politiques et dans les grandes écoles. D'un candidat à l'autre, il n'y a alors aucun danger que celui qui gagne ne soit pas à la hauteur. En Haïti, nous avons préféré sciemment diaboliser les partis et leurs leaders pour garantir l'informalité du pouvoir. D'aucuns pousseront l'audace jusqu'à y voir un acquis démocratique...
Nous sommes sortis des normes et le recrutement du personnel politique se fait ''en vrac'', sans discrimination. Le Parlement, la Présidence et autres postes électifs sont le juste reflet de nos choix délibérés. Nous allons d'une insolite à l'autre jusqu'à toucher le fond...
L'actuelle posture du pouvoir avec les déboires du Président Michel Martelly autour de la question de sa pluri nationalité présumée est tout à fait déprimante. Si d'une part, le Président a fait immédiatement de l'impact sur une bonne couche de la population qui a consommé avec grand appétit jusqu'à l'indigestion, le menu du show du 8 mars dernier, d'autre part, quelle qu'en soit l'issue, l'image de la Présidence restera affectée par des taches sombres que l'on enlèvera difficilement du tissu du pouvoir maculé de manière irréversible.

ENTRE DEUX MAUX...

Et quand de plus l'on parle avec insistance dans les médias et les réseaux sociaux de la possibilité de faux et usage de faux en référant, ô sacrilège, à un passeport du Chef de l'État, il n'y a aucune souillure plus grande qui pourrait tomber sur la principale institution de notre pays, la Présidence ! L'on dit souvent entre deux maux il faut choisir le moindre, dans le dossier en question, il vaudrait mieux pour Haïti que son Président n'ait pas déclaré une nationalité étrangère. Il s'agirait là d'un cas de fraude, d'une imposture pour arriver indument au pouvoir. Ce ne serait pas rien, mais comparée à la présomption de faux et d'usage de faux qui est l'une des accusations classiques les plus avilissantes de notre droit pénal avec sa charge afflictive et infamante, elle aurait entraîné notre pays dans des voies et issues sans précédent.
Dans la tradition juridique et politique haïtienne, la condamnation à une peine afflictive et infamante entraîne la perte définitive de certains droits civils et politiques. Pour toute fonction élective dans les Constitutions haïtiennes jusqu'à celle du 29 mars 1987 en vigueur, du Casec au Président de la République, l'une des exigences faites au candidat, c'est d'être en pleine jouissance de ''ses droits civils et politiques'' et de ''n'avoir jamais été condamné à une peine afflictive et infamante'' (Cf. articles 65-c, 70-d, 79-c, 91-3,96-3,135-c de la Constitution du 29 mars 1987). La condamnation à une peine afflictive et infamante est une tache indélébile.

UNE RÉPUBLIQUE DE BANDIT LÉGAL ?...

Quand la nation a un doute sur ses dirigeants et quand l'on associe la première de nos institutions à des pratiques délictueuses, qu'en est-il alors des prérogatives régaliennes du pouvoir dont l'essentiel est de défendre l'État de droit, de promouvoir la justice, de combattre la délinquance, d'assurer la sécurité, de garantir l'ordre et le respect de la loi ? Quel est le signal envoyé alors aux bandits, trafiquants et délinquants de tout poil ? Une République de ''bandit légal'' ? D'où tirera-t-on désormais le crédit moral et l'autorité pour s'imposer en toute légitimité ? Si tout cela est assez difficile dans une situation de légitimité électorale non questionnable comme on l'a déjà expérimenté, n'est-il pas tout à fait illusoire de croire que, dans l'actuelle situation de dérive à tribord et à bâbord issue d'un processus électoral plus comparable à un tirage au sort qu'à autre chose, le capitaine de la barque nationale arrivera avec habileté et l'appui de tout l'équipage à accoster ? Le défaut de légitimité est un venin perturbateur de l'équilibre des nations.

L'ENGRENAGE VICIEUX DE DÉLITS...

De toute façon, qu'il s'agisse de la double nationalité qui, comme on l'a vu, serait le moindre mal, sans préjudice aux poursuites afférentes, comparée à la présomption de faux et d'usage de faux ou qu'il s'agisse de ce cas d'espèce lui-même, la Présidence de la République est prise dans un engrenage vicieux. Dans les sociétés puritaines anglo-saxonnes, pour moins que cela on serait déjà dans un processus de mise en accusation vers l'impeachment. En 1974, le Président Richard Nixon dans l'affaire du Water Gate a été accusé : D'obstruction à la justice ; d'abus de pouvoir et d'outrage au Congrès pour son refus de transmettre les documents réclamés par la commission d'enquête. Rien que cela. La procédure de destitution du Président Bill Clinton en octobre et décembre 1998 a été mise en branle dans l'affaire Monica Lewinsky pour : Parjure devant le Grand Jury, subornation de témoins ; obstruction à la justice et abus de pouvoir. Mais, nous sommes en Haïti où jusque-là, les choses se passent autrement. Mais, même en Haïti, malgré le notoire ''consensus contre la légalité'', le premier de la classe, si les présomptions persistent et se confirment, pourra-t-il survivre au doute et au malaise du reste de la société qui le regardera de haut, avec le dédain que l'on voue en général aux tricheurs ?

LA VÉRITÉ RESTERA AU FOND DU PUITS ?

Au Collège Notre Dame, au Cap-Haïtien, quand on surprenait un élève à tricher ou à aider un camarade à tricher, ce dernier recevait un zéro pour tout le trimestre. Comme nous sommes une société particulière et que l'on s'accommode de toute anomalie, peut-être que tout cela finira-t-il en queue de poisson et que la vérité restera au fond du puits par défaut de braves pour se risquer à descendre la chercher. Et si vous vous en doutiez, la valse de désistements des membres de la commission sur la nationalité au Sénat de la République est un élément des plus éclairants...

14-3-12

Ce texte a été diffusé en guise d'éditorial à Radio IBO le vendredi 16 mars 2012

Hérold Jean-François

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