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Toussaint Louverture Devant L’histoire : (Réplique à Philippe Girard)

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image Toussaint Louverture - Jean Jacques Dessalines

Par Louis Carl Saint Jean* --- Le théologien et philosophe français Pierre Teilhard de Chardin a, semble-t-il, raison de nous apprendre que: « La moindre chose qui se forme au monde est toujours le produit d'une formidable coïncidence.» En effet, mardi soir dernier, mon ami Georges Bossous, Jr, directeur exécutif et fondateur  de « Word & Action » (organisation à but non lucratif qui lutte contre les abus sexuels à l’endroit des enfants haïtiens) et moi avions passé quelques bonnes minutes à converser autour de la période pré-indépendance de notre histoire nationale, en particulier autour de  nos deux plus grands héros, les généraux Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines. Et voilà que avant-hier, « formidable coïncidence », j’ai reçu de mon ami, « Découvertes récentes sur la vie de Toussaint Louverture », un article que l’historien guadeloupéen Philippe Girard a signé à travers les colonnes du quotidien port-au-princien Le Nouvelliste, dans son édition du mardi 29 octobre 2013. Ne voyant pas trop clair sur certains points avancés par M. Girard et n’étant pas trop sûr sur d’autres, je voudrais, sans être un « panégyrique à sens unique », sans aucune prétention ni aucune présomption, et avec tout le respect que je dois à cet historien chevronné, simplement examiner certains faits qu’il a invoqués. J’espère que, au nom de la vérité historique, là où ma plume aura failli, celle d’autres historiens, évidemment plus habile que la mienne, pourrait mieux éclairer notre lanterne, surtout que « du choc des idées, jaillit la lumière ».

D’entrée de jeu, je dois avouer que, pour avoir lu deux de ses ouvrages, je connais plus ou moins l’historien Philippe Girard, comme je connais la majorité des historiens qui se penchent sur notre pays, sur la vie de nos héros, en particulier sur celle de Toussaint et de Dessalines. Loin de nous l’idée de jeter l’opprobre sur son travail, surtout que notre formation d’économiste ne fait pas de nous un historien. Donc, parce que je ne suis ni un spécialiste de l’histoire d’Haïti ni un « toussaintologue », j’utiliserai les livres que j’ai lus sur le sujet et les leçons que j’ai apprises de mes anciens maîtres, en particulier l’historien Gérard Mentor Laurent, Dr René Piquion et Dr Roger Gaillard, pour dire calmement les points qui me mettent un peu mal à l’aise dans la lecture de l’article de M. Girard.

L’historien parle de la vie de Toussaint Louverture…

[…] telle qu'on la conte souvent : fils du prince des Alladas dans le Bénin actuel, il naquit esclave sur la plantation Bréda près du Cap vers 1743. Bon père de famille, il épousa Suzanne, dont il eut trois fils

Un peu plus loin, il nous a…

… aussi décrit l'existence d'une première femme de Louverture, Cécile, qu'il épousa très jeune, bien avant Suzanne, et dont il eut trois enfants (Toussaint, Gabriel, Marie-Marthe). Cécile était libre, et ses enfants aussi.

Voyons tout cela calmement. Selon le célèbre historien français Jacques de Cauna: « Les deux  seuls  enfants  naturels  et  légitimes  de Toussaint Louverture et de Suzanne Simon Baptiste sont Isaac et Saint-Jean Louverture [1]. »»

Évidemment, nous n’avançons pas que Toussaint n’avait pas bien plus que trois enfants. En fait, pendant sa captivité au Fort de Joux, dans le massif du Jura, « … il confiera au général Caffarelli qu’il a perdu onze enfants dont six filles, et qu’il lui en reste trois légitimes et deux naturels… [2]». Là encore, nous devons faire preuve de prudence. D’abord, au moment où le célébrissime prisonnier faisait cette déclaration, était-il en pleine possession de toutes ses facultés intellectuelles, après avoir été l’objet de tant de brimades tant physiques que psychologiques ? Ensuite, nous savons tous que notre héros était un homme de bon cœur qui avait adopté  plusieurs enfants, à qui il avait d’ailleurs donné son nom. Par exemple, un jour, alors que Toussaint se rendait à Ennery, après un bref séjour aux Gonaïves, une orpheline âgée de dix ans, le supplia: « Papa, papa, papa, emmène-moi avec toi…[3] » Sans hésiter, il accepta et emmena l’enfant chez lui. À son arrivée, il demande à sa femme de la traiter comme leur propre fille. L’histoire la connaît sous le nom de Rose Louverture. Et ces cas d’adoption d’enfants se répétaient souvent chez Toussaint.

De son côté, de Cauna nous dit que:

…finalement affranchi en 1776. Il épousa une femme  noire  de  l'habitation, Suzanne Simon Baptiste, qui avait déjà un  enfant, Placide, d’un homme de couleur nommé Séraphin  Clère. Toussaint reconnut  officiellement  la  paternité  de  cet enfant à son mariage.

Au  moment  de  son  mariage,  Toussaint Louverture reconnut légalement le premier enfant de sa femme, Placide (o Le Cap 28 12 1781) qui devint donc légalement enfant légitime du couple, même si l'on semble, malgré  l'opinion du général Nemours, s'accorder sur le fait  que  Toussaint n'en était pas le père. Cet enfant était, en effet, mulâtre alors que ses parents légitimes étaient tous  deux noirs (il eut deux enfants dont nous  verrons  la  descendance plus loin [4])

Abordons à présent la question du nombre de mariages qu’avait contractés Toussaint. Certainement, en histoire, on doit avancer des faits. Cependant, parfois, l’analyse de certains points peut nous aider à accepter ou à réfuter certains autres. D’abord, n’oublions pas que l’Homme de Bréda était un catholique fervent. L’Eglise catholique a des principes solides et rigides. À l’époque (au XVIIIème  siècle), cette église avait formellement interdit aux personnes divorcées-remariées de recevoir la communion. Or, dans son ouvrage « Contribution à l’Histoire de Saint Domingue » et dans ses exposés en classe de Rhéto, en 1977, M. Laurent nous avait clairement appris que: « Toussaint Louverture se rendait chaque dimanche aux offices religieux et recevait régulièrement la Communion…[5] »

Sur ce point, l’historien américain Martin Ros est même allé un peu plus loin que M. Laurent. Il nous a appris (ou rappelé) deux points importants sur la profession de foi de Toussaint. Le premier est celui-ci: « Il était catholique au point que parfois il jouait le rôle de prêtre. Il prêchait et certains lui confessaient leurs péchés. Cela avait augmenté son aura de " Père Toussaint " [6]» En second lieu, Ros nous a appris que « Toussaint célébrait des messes au cours de la saison pascale [7]». Certes, nous ne sommes pas « vaticanologue » ; cependant, en tant qu’ancien catholique, ancien enfant-de-chœur, nous demeurons persuadés que l’Eglise catholique n’aurait jamais permis à un divorcé-remarié (surtout vers la fin du XVIIIème  siècle !) de remplir en son sein un rôle si important, quelle que soit la valeur des offrandes qu’il aurait mise dans les caisses du Vatican !

Quant au mariage de Toussaint Louverture, lisons ce que nous dit Francis S. Moseley (notre traduction)

Bien que, à Saint Domingue, les Noirs se souciaient rarement (ou on ne les avait pas encouragé) de contracter formellement des mariages, préférant, à cause des dépenses, entrer dans des alliances passées d’un commun accord, Toussaint, alors encore esclave, insista pour prendre Suzanne Simon pour épouse dans une cérémonie religieuse dûment célébrée à l’église. Plus tard, il écrit: « Le dimanches et les fêtes, nous allions à la messe - Suzanne et moi… Après un agréable repas, nous passions le reste du jour en famille, et nous le terminions par la prière que nous faisions en commun [8]. » (Traduction prise de « Toussaint Louverture » de Pluchon)

Sur cette même question, en 1980, alors jeune étudiant à l’INAGHEI, mon ami d’enfance Gary Maignan et moi, avions abordé le Dr Roger Gaillard, à l’Institut Français d’Haïti, sur un prétendu premier mariage de Toussaint, avant celui qu’il avait eu avec Suzanne Baptiste. Sur le ton incisif et mordant qu’on lui connaît, l’historien jacmélien nous avait alors répondu: « Pure connerie ! » Quelques jours plus tard, je me suis rendu au Nouveau Collège Bird, l’institution où j’ai fait toutes mes études secondaires, pour en parler à mon ancien professeur Gérard Mentor Laurent, l’un de nos meilleurs historiens, spécialiste de Toussaint et de Dessalines. M. Laurent m’avait alors avoué, dans son calme olympien, qu’il avait des doutes au sujet de ce premier mariage du génie de Bréda.

Loin de nous, toutefois, l’idée de faire passer Toussaint Louverture pour un saint. Peut-être qu’il avait bien des maîtresses, comme ont toujours voulu le faire croire certaines langues de vipère, tant nationales qu’étrangères, qui adorent baver tant sur la nation haïtienne que sur tous  nos véritables héros, en particulier sur Toussaint Louverture et (surtout) sur Jean-Jacques Dessalines. Mais si jamais Toussaint avait été ce « roi adultère », que des preuves solides et irréfutables soient offertes à ce sujet.

En ce qui a trait à ce Jean-Jacques Dessalines, esclave du gendre de Toussaint Louverture, franchement, je ne suis pas trop sûr qu’il s’agissait du père de notre indépendance. L’historien Philippe Girard sait mieux que moi que notre merveilleux empereur, avant d’être connu sous le nom de Jean-Jacques Dessalines, s’appelait Jacques Duclos ou Jean-Jacques Duclos. On a eu d’autres Jacques Duclos, d’autres Jean-Jacques Duclos et d’autres Jean-Jacques Dessalines qui n’avaient rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’immortel Jacques Ier.

 En vue de mieux comprendre cet aspect, qu’il me soit permis de prendre un exemple, tiré de mon imagination, selon que cela se passait effectivement du temps des colonies, selon les descriptions de nos anciens historiens. Choisissons l’exemple que M. Laurent nous avait donné, en 1979, en Classes Terminales. Je suis sûr que mes anciens condisciples (les Ronald Jean-Baptiste, Wickny Salomon, Sandra Douyon, Gina Chauvel, Marlène Bastien, etc.) vont  encore se souvenir de cet exposé. Considérons deux ateliers et deux esclaves. Le premier se trouve au Limbé et le second à Petit-Goâve. Le propriétaire français du premier s’appelait André Bossous et celui du second Jean Aurélien. (Je choisis deux noms au hasard) Dans l’atelier situé au Limbé, on pouvait trouver deux esclaves prénommés Georges. Donc, chacun d’eux serait connu sous le nom complet de Georges Bossous. À dire vrai, on évitait que deux esclaves eussent le même prénom. Mais cela arrivait parfois.

Supposez que le propriétaire de l’atelier du Limbé, Andre Bossous, décide à vendre un Georges Bossous à son compatriote Jean Aurélien, vivant à Petit-Goâve. S’il passe sa vie au service de son maître Bossous, l’esclave Georges Bossous va porter ce nom jusqu’à sa mort. Mais l’autre Georges Bossous qui a été vendu à Jean Aurélien, à Petit-Goâve, ne sera plus Georges Bossous. Il deviendra automatiquement Georges Aurélien. D’ailleurs, son nouveau maître peut vouloir changer le prénom de son nouvel esclave en… Claude, par exemple. Ipso facto, ce dernier (qui, au Limbé, s’appelait Georges Bossous) deviendra, à Petit-Goâve, Claude Aurélien. Si ce dernier est vendu à Lascahobas à Gérard Florestal, il deviendra Claude Florestal, ou Marc Florestal, selon les caprices de son nouveau maître. Donc, on doit être très prudent en ce qui a trait au nom du père de notre indépendence. Dans la colonie, « plus d’un âne s’appelait Martin ».

M. Girard affirme que :

Le rôle joué par Louverture lors de la révolte de 1791 reste toujours un grand mystère. Resta-t-il prudemment dans l'ombre de ce soulèvement en attendant de voir ce qui allait advenir ? En fut-il l'instigateur principal ? Ou fut-il en fait un agent des royalistes cherchant à mettre la pression sur les milieux républicains ? Nous ne savons encore rien de définitif, car les sources sont contradictoires.

Donnons de préférence la parole à trois éminents historiens haïtiens (Louis E. Elie, Hannibal Price et Gérard Mentor Laurent) qui sauront mieux nous éclairer. Selon Louis E. Elie:

C’est une erreur de croire que Boukman, Bisassou et Jeannot étaient les véritables dirigeants des cent mille esclaves révoltés dans le Nord. […]Pour canaliser un mouvement révolutionnaire aussi important que celui du mois d’août 1791, il fallait une pensée et une tête, comme forces d’opposition à la faction coloniale et aux mulâtres. Seul Toussaint Louverture représentait cette pensée et cette tête. Il fut le premier à comprendre que sans un accord complet des tribus africaines échouées à Saint Domingue, on ne pouvait espérer l’émancipation de la race… [9]

Hannibal Price va plus loin:

 Toussaint Louverture fut le promoteur, l’organisateur de la révolte des esclaves du Nord. Il était présent à la réunion des conjurés dans la nuit du 14 août 1791. Il présida cette réunion, distribua les rôles entre les conjurés. Tout cela n’est pas contestable. Ce sont des faits irrévocablement acquis à l’histoire [10].

Selon Gérard Mentor Laurent

 … L’indépendance d’Haïti est l’œuvre de Toussaint Louverture et de J.J. Dessalines. Elle est une synthèse de ces deux volontés. Le Premier des noirs après avoir rempli aux trois quarts son merveilleux et extraordinaire programme, fut traîtreusement déporté. L’homme de Cormiers, ce foudre de guerre, acheva l’œuvre par une sanglante et glorieuse lutte [11].

Donc, cela prouve clairement que personne n’a le droit d’associer le terme de « politicien opportuniste », un terme combien dégradant, à l’endroit de Toussaint Louverture, l’un des plus illustres « ancêtres de la nation haïtienne ». Toussaint ne s’était pas assis sur ses lauriers en attendant l’heure propice pour occuper le devant de la scène. Je regrette de dire à M. Girard que j’abonde dans le sens de mes trois compatriotes pour deux bonnes raisons. D’abord, nous faisons une confiance aveugle en leur savoir, en leur compétence et au sérieux de leurs travaux intellectuels, bien que nous sachions que les sentiments et les idéologies sont à mépriser pour laisser parler plutôt les faits et les nouvelles trouvailles sérieuses. Ensuite, sérieusement, « pye bèf pou pye bèf, ma-p pran-l kay pratik », car,  il est temps que nous autres Haïtiens apprenions à respecter nos hommes de valeur et à croire finalement que « quelqu’un puisse être prophète en son pays ».

Ensuite, je ne pense pas qu’en 1793, Toussaint était inconnu. En fait, il était alors déjà très connu. En effet, au printemps de cette dite année, après avoir brillé dans le camp espagnol, particulièrement au Dodon et à Limonade, il avait été promu au grade de lieutenant-général. À cette époque, on l’appelait Toussaint Bréda. (Référence: «Contribution à l’Histoire de Saint Domingue », par Gérard Mentor Laurent). D’ailleurs, c’est après ce coup de génie que le Commissaire Etienne Polvérel s’était écrié: « Cet homme crée l’ouverture partout! » D’où son nom « L’Ouverture » [12].

Je ne vois pas ce qui est « surprenant » dans le fait que Debien et ses collègues aient découvert «la preuve que Louverture avait lui-même possédé puis affranchi un esclave. » Cela a toujours été un secret de Polichinelle. En effet, cela fait plus de quatre décennies que l’historien haïtien Jean Fouchard avait confirmé ce fait.  Comme je l’avais écrit en avril dernier à travers les colonnes du quotidien Le Nouvelliste:

[…]Notre homme était riche. Point barre! Soyons plus clair: il était même propriétaire d’esclaves, tout comme l’a été Thomas Jefferson, « The Monster of Monticello », selon Paul Finkelman (Lire The New York Times, 30 novembre 2012). À la seule différence, Toussaint, lui, en vue de mieux conduire la révolution, avait renoncé à sa fortune et avait affranchi tous ses esclaves. Je vous réfère aux œuvres nombreuses de l’historien national Jean Fouchard. [13]

Cependant, nous pensons que l’historien est allé un tout petit peu loin en écrivant: « D’esclave, Louverture était passé affranchi, et même esclavagiste. » À mon sens, le terme « esclavagiste », qui est une philosophie, une idéologie, est fort dépréciatif. Certainement, il ne fait pas honneur à la mémoire d’un si grand homme. Être propriétaire d’esclaves, rien que pour travailler ses propres champs, ne fait pas de quelqu’un automatiquement un esclavagiste. On doit être clair sur ce point. Voyons comment Larousse définit ce mot. « Partisan de l’esclavage, en particulier des Noirs [14].» Un autre dictionnaire le définit ainsi: « Qui veut maintenir l’esclavage ou qui fait la traite des esclaves [15]. » M. Girard, pour avoir passé plus de dix ans à étudier la vie de Toussaint, sait mieux que moi ce sang n’a jamais coulé dans les veines du Spartacus de Saint Domingue.

Ce qui, à mon sens, est beaucoup plus troublant dans l’épithète esclavagiste accolée à Toussaint est celui-ci. Un an de cela, le même M. Girard avait écrit: « Louverture était un abolitionniste [16].» Or, le contraire du mot « esclavagiste » n’est autre qu’« abolitionniste ». Nous devons nous demander si quelqu’un peut être les deux à la fois et, cela, à la même époque.

Personnellement, je ne vois pas du tout l’« ambiguïté » chez Toussaint parce qu’ « il défendait le principe de la liberté générale avec passion dans ses écrits et ses discours. Mais, il était aussi un planteur qui acquit de nombreuses propriétés pendant cette époque… » Où est-il écrit qu’un homme d’État ne peut pas être riche ? Que je sache, la famille Kennedy, aux Etats-Unis, est richissime. Cependant, nul ne peut douter que les Kennedy (qu’il s’agisse du président John Fitzgerlad, de l’« Attorney General » Bobby ou du sénateur Edward), en dépit de leur pactole, ont toujours été des défenseurs acharnés des infortunés et de l’émancipation des Noirs. J’abonde, alors, dans le sens de mon amie Chantal Orthéus-Clermont qui m’a dit mercredi dernier : « Sur ce point, Toussaint était un vrai capitaliste. »

Et puis, où se trouve le mal à encourager ses frères dans l’amour du travail de la terre? Toussaint Louverture était simplement un visionnaire, un homme d’État perspicace, progressiste, avisé et éclairé. D’ailleurs, l’économiste suédois Mats Lundahl (avec lequel j’ai coécrit un livre sur l’ancien grand chef d’orchestre haïtien Issa El Saieh) nous dit que : « Le leader révolutionnaire Toussaint Louverture, voyait que la réorganisation des produits d’exportation comme un point d’importance vitale pour le pays. L’Agriculture était la base de la richesse nationale et le commerce extérieur l’ossature de l’agriculture [17]. »

Philippe Girard nous a fait voir un autre aspect de Dessalines, qui est loin d’être celui qui fonda notre nation. Lisons-le:

Accusant Louverture de vouloir l'indépendance (ce dont il se défendit toujours), le général Leclerc le fit arrêter en juin 1802 - sur les conseils, peu de gens le savent, de Jean-Jacques Dessalines, qui voyait peut-être ainsi un moyen de « tuer le père » et de s'affranchir de la tutelle d'un homme qui l'avait dominé depuis la période de l'esclavage.

Dieu du ciel! N’avait-on pas dit également que c’est Dessalines qui avait fait tuer Charles et Sanite Belair? Au contraire, Dessalines avait fait de son mieux pour sauver ce couple. Ce n’est ni du cinéma ni du roman. Pour nous en convaincre, nous n’avons qu’à consulter l’excellent ouvrage « Six Études sur Jean-Jacques Dessalines » [18] de Gérard Mentor Laurent. Evidemment, Leclerc avait demandé à tous les officiers noirs (surtout à Dessalines et à Christophe) de l’aider à trouver un subterfuge pour se débarrasser de Toussaint, car, la présence de celui-ci dans la colonie ne le rassurait pas. Ce serait bien si M. Girard pourrait nous présenter des preuves solides et irréfutables sur cette question, surtout que nous parlons de héros, de demi dieux, d’hommes qui ont fondé l’exceptionnelle République d’Haïti, non en cadeau, mais au prix de leur sang. De grâce, que personne, à quelques jours des 210 années de l’épopée de Vertières, ne fasse passer Dessalines pour un « Conzé »!

En tout cas, une chose est sûre : sans être ni romancier ni politicien, nous ne cesserons jamais d’encenser nos héros et de faire de chacun d’eux « un être d'exception », en particulier Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines. C’est bien que, en tant qu’historien M. Philippe Girard ait laissé parler les sources, comme il l’a si bien dit. Cependant, qu’il ne pense pas que ses sources sont celles qui offrent  la plus fraîche eau, celle dont celui ou celle qui en boira n’aura jamais soif. Comme Maître Gérard Gourgue l’avait si bien dit, en septembre 1975, lors du Procès des Timbres: «  La vérité se trouve au fond d’un puits… » Donc, nous pensons qu’il serait bien que nos historiens compétents nous aident à aller nous puiser quelque part d’autre, car si grand historien que puisse être M. Girard, il peut se tromper comme tous les autres hommes… En attendant, devant l’histoire, Toussaint Louverture est et restera « le premier des Noirs ».

Louis-Carl -aint-Jean EconomisteLouis Carl Saint Jean
Economiste et co-auteur de : "Issa EL Saeih: Maëstro and Legend" avec Mats Lundahl
[email protected]
Vendredi 1er novembre 2013

 [1] Jacques de Cauna, La famille et la descendance de Toussaint Louverture G.H.C. Bulletin 90 : Février 1997, p.1874.

[2] Victor Schœlcher, Vie de Toussaint Louverture, KARTHALA Editions, 1982

[3] C.L. R. James, Les Jacobins Noirs, Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Éditions Caraïbéenne

[4] Jacques de Cauna, La famille et la descendance de Toussaint Louverture G.H.C. Bulletin 90 : Février 1997, p.1874.

[5] Gérard Mentor Laurent, Contribution à l’Histoire de Saint Domingue, Port-au-Prince, Imprimerie La Phalange, 1971

[6] Martin Ros, Night Of Fire: The Black Napoleon And The Battle For Haiti, Da Capo Press, 1994, p. 57.

[7] Idem, p. 140.

[8] The Catholicism of Toussaint L’Ouverture, Interracial Review, October 1937.

[9] Louis E. Elie, Toussaint Louverture, La Phalange, 23 avril 1946

[10] Hannibal Price, De la Réhabilitation de la Race Noire par La République d’Haïti, Port-au-Prince, Imprimerie J. Verrollot, 1900.

[11] Gérard Mentor Laurent, Coup d’œil sur la politique de Toussaint Louverture, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1949, p.7.

[12] Laurent Dubois, Avengers of the New World : The Story of the Haitian Revolution, Cambridge : Harvard University Press, 2005, p. 172

[13] Louis Carl Saint Jean, Toussaint Louverture: Quel demi dieu, Le Nouvelliste, avril 2013

[14] Dictionnaire Larousse

[15] http://fr.wiktionary.org

[16] Philippe Girard, Isaac Sasportas and the wonders of Caribbean History, Caribbean Journal, 31 mai 2012.

[17] Mats Lundahl, Peasants and Poverty : A Study of Haiti, New York : St. Martin’s Press, 1979, p. 260.

[18] Gérard Mentor Laurent, Six Études sur Jean-Jacques Dessalines, Port-au-Prince, Impr. "Les Presses libres" [1950?], pages 29 à 43.



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